Interview de Frédéric Bosqué, citoyen engagé.

Frédéric Bosqué, ancien entrepreneur actif sur de nombreux fronts alternatifs, cofondateur du Mouvement français pour un Revenu de Base, a accepté de répondre à nos questions sur son engagement et ses nombreux projets.

 Peux-tu nous résumé ton engagement dans l’économie solidaire et plus particulièrement la monnaie citoyenne et le réseau d’entreprises y adhérant que tu as contribué à mettre en place à Toulouse ?

Je suis engagé dans 4 domaines d’activités qui se complètent et se nourrissent les uns des autres :

 1- Les coopératives : J’ai créé et transmis à mes salariés, devenus coopérateurs, deux entreprises. La première dans le domaine de l’intérim social et la seconde dans le domaine du handicap. Pour moi, nous devons nous réapproprier les moyens de production et les remettre au service du dépassement de la rareté des biens et des services utiles à la population. Nous devons le faire dans le respect de toutes les parties prenantes de l’entreprise.  Je travaille aujourd’hui au concept de « coopérative intégrale » qui serait la fusion entre une commune et une coopérative, afin de garantir à tous les habitants de cette commune un revenu d’autonomie nanti sur la capacité de production locale de leur territoire de vie. Amorcé en euro puis versé progressivement en monnaie citoyenne, il s’agira de démontrer que l’on peut produire de la richesse durablement dans le respect de bien commun et de nos libertés.

2-Les circuits cours : Même si nous arrivons à relocaliser la production, cela ne suffira pas pour passer d’une société de production, où l’homme et la nature ne sont que des prothèses aux processus industriels, à une société de l’émancipation, où l’humain pourra expérimenter le chemin de son propre bonheur. Pour y parvenir, il nous faudra aussi nous réapproprier la distribution de cette production. C’est pour cela que je me suis engagé dans l’expérimentation de nouveaux modes de distribution. www.katao.fr est un exemple concret de cette expérimentation. Il s’agit de mettre en place des groupements d’achat qui permettent de donner un circuit de distribution aux producteurs locaux et vertueux afin que ceux ci puissent profiter d’un réseau de clients capables, par un nombre croissant d’achats, de rendre accessible les produits et les services aux modes de production durable.
 
3- La monnaie : Mais à une production relocalisée et à des circuits-courts réorganisés, il manquera encore une dimension essentielle à se réapproprier : la monnaie. En effet, c’est la monnaie qui assure la liaison entre la production et la distribution. Voila pourquoi je me suis engagé depuis dix ans dans les monnaies citoyennes locales. Leur rôle est d’enraciner notre force économique dans un territoire de vie et empêcher cette force vive que nous créons d’être aspiré par les marchés financiers. 98 % des transactions en monnaie se font sur les marchés financiers et seulement 2% dans l’économie réelle. Utilisez une monnaie  citoyenne est l’acte le plus (R)évolutionnaire que nous pouvons faire au 21e siècle. Pour ne pas trop m’étendre sur le sujet, je vous invite à lire l’article que j’ai écris pour la fondation Jaurès, en 11 points il fait la démonstration de l’impact global positif et irréversible des monnaies citoyennes sur notre système politique et financier. Voici l’adresse de l’article http://www.jean-jaures.org/Publications/Notes/Les-monnaies-complementaires-pour-une-reappropriation-citoyenne-de-la-monnaie/(language)/fre-FR … pour en savoir plus sur notre expérience sur le sol-violette , voir le très bon film de Bertrand Leduc : http://leszoomsverts.fr/index.php/productions/93-sol-violette-le-film
 
4-Un revenu de base inconditionnel :  Une fois la production relocalisée et orientée vers ce qui est nécessaire à nos vies, une fois reliée cette production aux citoyens par un réseau de distribution décentralisé, une fois la mise en circulation d’une monnaie citoyenne indispensable à distinguer socialement les produits et services respectueux des humains et de la nature, il ne nous manquera plus qu’à stabiliser les revenus des citoyens pour qu’ils soient décents et suffisants à satisfaire leurs besoins fondamentaux. Ainsi je me suis engagé depuis une dizaine d’années dans l’instauration d’un revenu de base inconditionnel pour tous les citoyens indépendamment de leur participation individuelle à une production marchande. Ce revenu de base permettrait à chacun de rechercher une activité non plus seulement pour avoir un revenu mais justement parce qu’ils en auront déjà un ! La mise en place d’un tel revenu d’autonomie aura un impact civilisationnel au moins aussi important que la fin de l’esclavage. J’ai été cofondateur du Mouvement Français pour un Revenu de Base qui aujourd’hui défend cette idée : www.mfrb.fr et son site d’information www.revenudebase.info
 
A ces quatre engagements, je viens d’en ajouter un cinquième, qui aujourd’hui fait sens avec les quatre autres. En effet, après presque 30 ans d’engagements pour remettre l’économie au service de la vie, je viens de me rendre compte que tous ces engagements étaient trop séparés et isolés les uns des autres. C’est pour cela, qu’avec des amis citoyens, nous avons lancé MUSE, www.muse.coop . MUSE veut dire Manifeste Umain (Un Umain est un Humain qui a enterré la H de guerre) pour une Société de l’Émancipation. Il a pour but de remettre de l’esthétique en politique et de faire de la commune la finalité de toute action politique. Il défend huit missions pour une commune résolument en transition écologique et sociale : La Citoyenneté réelle, la Santé préventive, l’Alimentation saine, l’Énergie renouvelable, l’Eco-construction, la mobilité partagée, les activités économiques choisie et les activités culturelles comme nouvelles clés de voûte de la cité Franche du 21e siècle . Ce manifeste m’a inspiré un nouveau projet sur les dix prochaines années :  « Tera est un projet expérimental à dix ans. Il a pour finalité la co-construction d’un Ecovillage, d’un minimum de 300 habitants et d’un maximum de 1 800 :  www.tera.coop

 

Pourquoi soutenir la mise en place d’un « revenu de base inconditionnel » ?


Je soutiens le revenu de base inconditionnel pour 5 raisons essentielles : 

 
A- Un revenu de base inconditionnel est le moyen le plus pacifique de permettre à chaque citoyen de reprendre le chemin de l’expérience de son propre bonheur dans le respect des humains et de la nature.
 
B- C’est le moyen le plus pacifique de découpler la croissance matérielle des biens de production de la consommation outrancière des ressources. En effet, sans le chantage à la faim qu’exerce le monopole de l’activité marchande à distribuer des revenus suffisants, c’est des pans entiers de l’économie marchande qui vont s’écrouler et disparaître pendant que de nouvelles activités choisies vont jaillir du temps libre généré par ce nouveau revenu. De plus, cela permettra de revaloriser les activités utiles mais difficiles qui ne pourront se faire que si le niveau de revenu remonte à un niveau décent.
 
C- C’est le moyen le plus puissant pour entamer vraiment une transition écologique et sociale mais à condition de verser ce revenu de base en monnaie citoyenne. En effet, si nous le versons en monnaie citoyenne, ce supplément de revenu ira vers des organisations agrées par le réseau par une production locale et durable. Cela revitalisera le tissu économique local et donc par suite redonnera des revenus fiscaux aux communes qui pourront à nouveau avoir les moyens de préserver nos biens communs et d’étendre nos libertés individuelles.
 
D- C’est un moyen de déplacer les flux financiers vers les investissements qu’exigent les enjeux du 21e siècle. En effet, si nous ne versons qu’un demi revenu de base aux enfants jusqu’à leur majorité et que nous plaçons cette partie de leur revenu de base dans un fond d’investissement pour la transition, nous pourrons investir à nouveau dans l’appareil de production local pour le rendre suffisant et durable. Nous pourrons aussi accompagner les citoyens qui veulent relocaliser leur production voire devenir autonome. 18 ans plus tard, nous pourrons rendre ce capital à leur destinataire majeur avec en plus un abondement lié à la création de richesse à laquelle il aura contribué durant toutes ces années dans son territoire de vie.
 
E- Enfin, l’instauration d’un revenu de base est l’assurance de voir une explosion d’activités non marchandes du fait que chacun pourra choisir son activité non pas seulement pour avoir un revenu mais parce que cette activité le réalisera ! C’est l’assurance de passer à terme, sans violence je l’espère, d’une société de la production à une société de l’émancipation. C’est le moyen concret de passer de la chenille productive au papillon de l’émancipation !

Dans le système consumériste actuel, soutenir la mise en place d’un « revenu de base inconditionnel » ne comporte-t-il pas le risque de pousser les gens à une « mauvaise consommation » ?

Oui , si nous le versons seulement en euro. Non si nous le versons au maximum en monnaie citoyennes qui irriguera seulement les organisations à la production locale et durable. Ce « non » sera d’autant plus complet, comme vu plus haut,  que nous utiliserons la demi part du revenu de base non versé aux enfant avant leur majorité pour investir massivement dans l’investissement nécessaire à la transition. J’ai ecris un article qui montre comment le revenu de base peut être un facteur déterminant dans la transition nécessaire aux temps nouveaux : http://revenudebase.info/2012/08/21/horizon-2050-revenu-dexistence-villes-en-transition/>

 

Peux-tu nous expliquer les raisons qui t’ont poussé à prendre du recul par rapport à tes activités et ainsi entamer un nouveau projet de vie ?

J’ai décidé de renoncer à toutes mes activités marchandes et à tous mes postes de responsabilités qui me donnaient un pouvoir sur les autres car je crois qu’aujourd’hui, le revenu et le pouvoir issu d’une activité marchande sont devenus les nouveaux privilèges du 21e siècle. je ne veux plus bénéficier de ces privilèges.

 
Pour la première fois depuis l’après guerre, de nombreuses études nous montrent que :

1- la croissance de création de richesse mesurée en monnaie ( PIB mondial) n’est plus facteur de développement humain ( IDH). Alors que la richesse en monnaie s’accroit, le taux de développement humain diminue.
 
2- La croissance de créations de richesse mesurée en monnaie, détruit de plus en plus de ressources vitales et, chaque année, au mois de mars, nous avons consommé toutes les ressources que notre planète mettra un an à produire. Ce qui veut dire que nous volons les ressources des générations futures pour maintenir notre niveau de vie actuel.
 
3- Enfin, nous l’avons vu plus haut, 98% des transactions en monnaie se font sur les marchés financiers et ne créent aucune richesse réelle utile aux populations mais des actifs financiers qui, au grès des spéculations à la hausse ou à la baisse de leurs prix, finiront par s’effondrer entraînant dans leur course destructrice des milliers d’entreprises, de collectivités et de ménages vers la faillite, le chômage et la misère.
 
Au regard de ce constat et, toute chose étant égale par ailleurs, un crack financier d’une envergure mondiale est à attendre. Quelques semaines avant la chute du mur de Berlin, les Russes regardaient leur TV et pensaient que l’URSS était éternelle … mais quelques semaines plus tard, l’URSS n’existait plus. Aujourd’hui, notre TV nous déverse des PUB à la pelle, et pourtant, le mur de l’argent est déjà en train de tomber.
 
Alors face à ce constat que pouvais je faire ? 
 
Dans un premier temps je pouvais m’accrocher à la chenille de la production qui se désagrège. Non, j’ai pensé qu’il fallait que je dépasse cette peur de perdre.
 
J’aurai pu partir me réfugier dans une coin perdu, en autarcie, loin de tout. Mais malheureusement je pense qu’aujourd’hui  notre planète est un village et aucune action de protection individuelle ne sera capable de nous mettre à l’abri, si d’aventure, l’effondrement de notre civilisation intervenait dans les quelques années qui viennent.
 
Alors, j’ai opté pour une nouveau projet de vie : www.tera.coop

Tera est un projet expérimental à dix ans. il a pour finalité  la co-construction d’un Ecovillage, d’un minimum de 300 habitants et d’un maximum de 1 800. Chaque citoyen de Tera sera destinataire d’un revenu d’autonomie. Il sera initié en euro par des citoyens contributeurs puis remplacé progressivement par une monnaie citoyenne locale. Elle sera la contre partie d’une production locale et durable échangée sur leur territoire de vie. Un protocole scientifique validera sa viabilité en terme de développement soutenable. Les trois premières années seront consacrées au recueil des demandes des citoyens en matière d’Écovillage et de l’analyse des ressources durables capables de les satisfaire. Les trois suivantes verront, sur le site d’une commune aux pratiques démocratiques visant le consensus, sa co-construction. Enfin, les trois dernières seront celles de la formalisation, sous forme de modules de formation,  de tout ou partie de ce qui nous aura permis de le construire et de relocaliser à 85% une production durable. »


Quoiqu’il arrive, si je ne suis pas né dans le village dans lequel j’aurai aimé naître, je vais essayer de bâtir celui dans lequel, si je le dois, je pourrai mourir en paix et voir naître et vivre de nombreux citoyens dans la joie ! 

Pour finir, si tu veux faire un point sur ton actualité du moment.

Je prépare un nouveau tour de France en vélo à assistance Électrique. Je partirai de Paris, Place de la Bourse, le 14 juillet, fête de la prise de la Bastille pour arriver à Chambéry, le 27 octobre, commémoration de la ratification de la constitution de 1947, qui entérinait les nouveaux droits sociaux défendus par les résistants de l’après guerre. 

 
Je vais organiser entre ces deux dates 12 séminaires de 3 jours pour travailler avec les citoyens qui le veulent à l’élaboration au consensus de la constitution de TERA. 
 
D’autre part, je vais visiter sur la route, des entreprises, des association et des collectivités  ayant produit des biens et des services durables nécessaires à la construction de TERA et utiles à la relocalisation de 85% de la production vitale à ses habitants.

Un grand merci à Frédéric Bosqué pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.


Liens des différentes thématiques abordées pour aller plus loin :

www.katao.fr
: « Katao est un réseau de distribution bénévole de produits, de services et d’informations prioritairement locaux sinon equitables toujours écologiques. »

Article et conférence en vidéo sur les monnaies citoyennes et notamment l’expérience du sol-violette à Toulouse.


Projet Tera :
www.tera.coop
MUSE (Manifeste Humain pour une Société de l’Émancipation) :

Thomas.



1 Commentaire
  1. […] de plus près à ce formidable outil qu’est la monnaie, avec les interviews de Gérard Foucher, Frédéric Bosqué mais aussi Philippe Derudder. Ces trois interviews présentant respectivement ce qu’est la […]

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