Le BIO ou la consommation d’éthique

La consommation est une pratique omniprésente dans notre société. Nous devons consommer pour nous nourrir, nous vêtir, nous déplacer et bien plus encore. Le bio s’est imposé au fil des années comme une manière différente de consommer et d’adapter notre société à de nouveaux besoins. Pourtant, il semble se définir aujourd’hui tant par une quête d’éthique que par une technique de marketing.

Le concept d’agriculture biologique commença à faire parler de lui dans les travaux de Steiner, Howard ou Rusch. Dans les années 20 déjà en Autriche, Allemagne, Suisse ou Angleterre, l’idée de prendre en compte le respect de l’environnement et des différents écosystèmes dans le mode de production fait son apparition. Il arrivera en France dans les années 50, qui le légifèrera 20 années plus tard.

Le terme bio renvoie à la biologie et signifie « vivant ». On y trouve associés des produits ayant connu un développement naturel. Ce dernier exclut produits chimiques, transformations génétiques, pesticides, herbicides, fongicides, molluscicides et autres cides (du latin coedere – qui tue). En d’autres termes, le Bio préserve l’environnement mais également les hommes. Par préservation de l’environnement il faut comprendre la réduction des transports dans la chaine de production (60% des légumes bio en France sont importés), le respect des saisons et de la biodiversité entre autres. Dans préservation sociale nous retrouvons le commerce équitable, mais surtout des conditions de travail et de consommation décentes et saines, ce qui exclut les pratiques de l’industrie agroalimentaire intensives.

Très vite, on notera deux approches : l’approche technique et industrielle, et celle visant à un projet social, environnemental et humain plus vaste. Le Groupement d’Agriculture Biologique de l’Ouest (GABO) fera de la France un pays pionnier en la matière; ce dernier deviendra l’AFAB (Association Française d’Agriculture Biologique) deux ans plus tard. Toutefois, c’est en 1964 qu’une association dite en réaction avec toute emprise commerciale fait son apparition : Nature et Progrès. Cette association impulsera moins d’une décennie plus tard la formation de l’IFOAM (Fédération Internationale de l’Agriculture Biologique), et c’est dans les années 70 que les premiers cahiers des charges bio se dessinent.

La fameuse FNAB (Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique) est créé en 1978 afin de donner une voix à ces activités pas encore reconnues sur le territoire, elle a pour objet « l’étude et la défense des intérêts économiques, matériels, juridiques et moraux de la profession d’agrobiologiste dont elle assure la représentation nationale et internationale ». Ces derniers feront leur entrée au Sénat dans les années 80, même si aucun ne bénéficie encore d’aides de l’Etat.

C’est enfin en 1998, après des premiers financements en 1992, que le Ministère de L’Agriculture et de la Pêche lance le Premier Plan Pluriannuel de Développement de l’Agriculture Biologique (PPDAB). La FNAB est rapidement reconnue comme un interlocuteur de poids dans la généralisation et la maîtrise de l’agriculture biologique nationale. Qu’en est-il devenu aujourd’hui ?

La demande en nourriture biologique a considérablement augmenté ces dernières années. Dans l’absolu, pas ou peu de personnes sont anti-bio. La nourriture doit effectivement nous nourrir et non pas nous détruire, cette logique est pour le moins naturelle. Pourtant, les fermes biologiques représentent encore aujourd’hui, dans la plupart des pays européens, moins de 1% de la production agricole totale.

Si le label français AB est créé en 1985, il se voit aligné sur les normes européennes en 2009. En effet, le label européen biologique, interdit aux pays membres d’avoir une règlementation agricole plus stricte que celle de l’Union. 0,9% d’OGM y sont donc aujourd’hui tolérés dans la production, et les restrictions s’amoindrissent d’années en années sous la pression des lobbys industriels. Le silence de ce dernier sur les pesticides est tout aussi dérangeant. La plupart des entreprises de distribution BIO ont aujourd’hui été rachetées par des géants de l’agroalimentaire – Nestlé, Coca Cola, Cargill etc. Monsanto/Bayer/Syngenta possèdent par exemple plus de la moitié des 250 variétés de melons catalogués (sous forme généralement de semences). Un melon bio a donc environ une chance sur deux de provenir de la tutelle de ces monstres de la chimie.

Ceci est sans mention de l’appropriation du Bio par les plus grands financiers de Wall Street et d’ailleurs, attirés par un business estimé aujourd’hui à plus de US$ 20 milliards. Ainsi, alors que j’écris ces lignes, la Grande Chambre de Recours de l’Office Européen des Brevets autorise le brevetage des semences et espèces végétales en Europe, a l’instar des Etats-Unis. La récupération du concept par les politiques et industriels est alarmante. Depuis la financiarisation de la nature jusqu’à l’appropriation marketing du naturel, l’humanité consomme aujourd’hui son éthique !

Le Bio intensif vous l’admettrez, est un concept fantastique. L’IFOAM pratique maintenant quotidiennement l’exploitation de petits agriculteurs du tiers-monde pour produire toujours plus de bio, dont la consommation est évidemment destinée aux pays riches. L’amande Bio elle, est produite massivement par l’exploitation des abeilles, qui font l’objet d’une hécatombe générale aux quatre coins du monde. Bionest qui fait des fraises Bio en Andalousie, possède 500 hectares de serres. AgriEco produit lui, avec ses 160 hectares de serres, plus de 11 000 tonnes de poivrons, tomates et concombres bio, le tout en monoculture et dans des conditions de travail particulièrement difficiles, bien entendu.

L’huile de palme bio est un autre exemple fabuleux : en Colombie, le groupe Daabon est une multinationale propriétaire de milliers d’hectares de palmiers à huile, bananiers, cacaoyers et caféiers bio. La famille Davila – propriétaire du groupe – est en relation étroite avec l’ancien président Alvaro Uribe qui a, pendant ses deux mandats, commis des milliers d’assassinats avec l’armée et qui avec l’aide des paramilitaires a fait déplacer massivement des paysans de leurs terres pour que des entreprises puissent y planter des palmiers à huile bio. Cette huile précieuse est présente dans la plupart de nos produits transformés, mais bon, si c’est bio…

A l’inverse de la surconsommation décomplexée des années 60-70 et à la suite de crises et de prises de conscience aussi effrayantes que répétées, les marques ont dû trouver un moyen d’éviter la fatalité. Aujourd’hui, vous n’achetez plus un rouleau de papier toilette, vous participer au soutien de la cause contre le cancer ; Coca cola a son produit « Life » et Quick son burger « Vegan ». La marque devient responsable et se rachète ainsi de son mode de production.  Les consommateurs participent au recyclage de la culpabilité collective plutôt qu’à un changement structurel, environnemental, social et humain. La France, deuxième puissance agricole mondiale, reste incapable de produire et de soutenir une agriculture véritablement biologique répondant à une demande pourtant exponentielle. Notre politique est encore de produire toujours plus pour exporter plus et de répondre aux caprices des groupes ou institutions supranationales, tout en s’assurant que la science mène un vaillant combat contre les savoirs ancestraux et pratiques naturelles comme par exemple l’herboristerie (toujours ‘interdite’ en France depuis 1941).

Comme le souligne l’historien philosophe Ellul, ce n’est qu’en présence de la fatalité que les hommes se dressent pour la liberté et l’humanité. Il n’y a pas de fatalité que nous ne pouvons surmonter. Le bio était un concept pour la liberté et pour la transparence de la consommation, mais se retrouve aujourd’hui cadenassé par les plus grands industriels et financiers qui profitent de sa feu crédibilité. Consommer bio est un premier pas vers un mode de vie différent, mais il ne sera fructueux que s’il engage un processus plus profond de remise en question et d’implication informée et active. Il s’agit de repenser le concept de consommation et d’envisager un réel changement, un renversement de ce que nous ne voulons ni dans nos assiettes ni dans nos vies. Le bio est un projet, pas un détournement déculpabilisant. Le recyclage de nos erreurs n’arrêtera pas l’escalade de la dénaturalisation humaine.

Si le prix est un critère déterminant de la consommation, il est temps de s’y interroger au-delà du financier. Dans un monde ou la réflexion a été supplée par le reflexe chez un peuple qui ignore son pouvoir, l’information est aussi primordiale que la critique. Quel est le prix de ce mode de fonctionnement ? Comment allons-nous payer, comment payons nous déjà les frais de ces excès ? Nous ne pouvons continuer à consommer ainsi, et c’est à notre créativité collective et individuelle de nous donner les outils pour surpasser cette frustration. Les monopoles financiers et industriels détruisent ces élans d’humanité. Le bio doit rester un concept libre d’intérêts politiques et économiques, le bio est le vivant, et il vient à nous manquer. Lire bio sur une étiquette ne doit pas combler vos aspirations solidaires ! Informez-vous, impliquez-vous, recréez ces réseaux avec les producteurs et votre entourage, respectez-les autres en vous respectant vous-même, le temps n’attend pas.

 

Par Laura Ginisty.

1 Commentaire
  1. Julie Hary 3 années Il y a

    Très intéressant. Bio or not bio that is the question. La ruche qui dit oui distribue des « petits » producteurs qui cultivent non bio mais nénmoins dans le respect de leur environnement. car le bio est aujourd’hui comme tu le dis si bien une stratégie marketing pour permettre à des bobos d’avoir bonne conscience. exemple manger une tomate « bio » qui vient du bout du monde n’est il pas un non sens écologique ? Alors oui la production biologique a moins d’impact sur l’environnement (pesticides, fongiques, …), Acheter bio est un choix ethique, environnemental et/ou politique. Mais côté sanitaire ? Du non bio local est parois plus sain que du bio. Combiner bio et local ? Quant aux rendements du bio. Arriverons nous à nourrir la planète avec l’agriculture biologique ?? Personnellement je consomme un peu de bio mais j’essaye surtout de consommer local et de saison. Je ne nie pas l’intérêt du bio et je suis d’accord, faute d’autres solutions, il est bon d’avoir des gns qui cherchent à innover et à aller plus loin. Mais le bio est son marché à plus de 3 milliards d’euros en France est aussi une partie de l’iceberg capitaliste

    Et s’habiller bio ? se maquiller bio ?? J’ai hâte ma laura de te lire tes réflexions au delà de la partie alimentaire de notre consommation.

Laisser une réponse

CONTACT US

We're not around right now. But you can send us an email and we'll get back to you, asap.

En cours d’envoi

                             Le 4ème singe / Licence CC-BY-SA / 2012 - 2017

Vous connecter avec vos identifiants

ou    

Vous avez oublié vos informations ?

Create Account