L'influence des Trolls sur l'opinion des internautes

Selon une information du quotidien britannique The Daily Telegraph, le Parlement européen va débourser environ 2,5 millions d’euros pour lancer une armée des « trolls » (internautes qui interviennent souvent par contestations virulentes, voire injurieuses) dans les forums de discussion en ligne, afin de lutter contre l’euroscepticisme grandissant chez les internautes. L’objectif est d’empêcher un échec cuisant lors des prochaines élections européennes qui devraient avoir lieu au mois de juin 2014.

  • Mais alors, quels seraient les impacts de cette « armée de trolls » sur l’opinion des internautes ?

L’expérience :

Selon une expérience parue hier dans le Journal of Computer Mediated Communication, et menée par la chercheuse Dominique Brossard (spécialisée dans les sciences de la communication à l’université du Wisconsin à Madison), les trolls ont pour effet de radicaliser les opinions des lecteurs. En somme, la perception que nous aurions des informations contenues dans un article changerait en fonction de la nature des commentaires d’internautes qui l’accompagne.

En se fondant sur un échantillon représentatif de la population américaine (2338 personnes), les auteurs ont soumis aux participants un article sur les nanotechnologies rédigé par un journaliste scientifique. De la manière la plus neutre possible, le texte faisait référence aux bénéfices attendus et aux risques potentiels que présentent ces technologies.

Dans un groupe on soumettait des participants à lire l’article accompagné de contestations de trolls ; et dans l’autre les participants ont lu le même texte, assorti de commentaires rédigés avec soin et sans la forte contestation qui caractérise les trolls.

Résultats :

– Pour le groupe ayant lu l’article avec commentaires de trolls  : ceux qui étaient plutôt favorables aux nanotechnologies l’ont été encore plus après la lecture de l’article et les commentaires de trolls. De même, ceux qui étaient a priori réticents ont été encore plus réticents après cette même lecture.

– Pour les individus du groupe ayant lu l’article sans commentaires de trolls : cette tendance à la radicalisation de l’opinion n’apparaît pas…

Ainsi, « ce que nous avons découvert est que la lecture du même article produit des perceptions différentes en fonction des commentaires, conclue Dominique Brossard.

L’expérimentatrice précise qu’ils ont pris soin, dans les deux cas de figure, de donner les mêmes informations dans le premier fil de commentaires et dans le second. Seul le ton et le registre de vocabulaire de ces commentaires changent.

Source image : framablog.org

Ici l’expérience porte sur un article traitant de nanotechnologies, mais on peut aisément penser que ces trolls pourraient radicaliser les opinions des internautes sur des articles ou discussions à forte teneur politique ou économique (européistes versus eurosceptiques, etc.).
« Nous ne disposons pas de preuve expérimentale pour affirmer que les trolls contribuent à radicaliser la société, mais on peut imaginer que cela puisse être le cas sur des questions politiques« , estime Mme Brossard. Et ce, « en particulier à propos des questions sur lesquelles il existe des idées ou des opinions préconçues…« 

Ainsi le lecteur face à un affrontement, se trouverait en position de choisir un camp ; puis,  par processus d’auto-justification, ce choix le contraindrait à adopter une opinion plus radicale et tranchée qu’initialement.

Or aujourd’hui l’outil internet est – avec la télévision – le média le plus influant sur l’opinion publique.  Ces résultats posent donc la question de savoir si l’utilisation d’internet à des fins d’information aura pour conséquence de polariser la société sur des questions où l’écoute et la compréhension sont indispensables pour faire avancer notre société.

  • Quelles seraient les conséquences d’une polarisation des opinions sur la société ?

Les sciences humaines nous ont appris que face aux nombreuses informations de son environnement, l’individu va devoir les trier pour ne traiter que celles qui sont importantes pour ses besoins : ainsi l’être humain va sans cesse chercher à faire des économies de traitement de l’information pour ne pas être submergé par celles-ci. Dans cette même démarche, en psychologie cognitive, l’opinion permet aux individus de faire des économies de traitement d’information car elle nous permet (entre autres) de classer directement les informations « justes » de celles qui sont « stupides et à jeter ».

Ainsi, radicaliser une opinion mène à traiter les informations de manière plus superficielle, le danger étant de renforcer les biais cognitifs (= erreurs de traitement de l’information).

Schématiquement (gros raccourci) : Interventions de trolls => radicalisation de sa propre opinion => traitement superficiel des informations => plus d’auto-justification au détriment d’une réflexion réelle.

Revenons à l’actualité concernant le déploiement d' »une armée de trolls » visant à lutter contre l’euroscepticisme. D’après les premières expérimentations relatées ci-dessus, il semblerait que ces interventions de trolls risquent de générer – chez ceux qui n’ont pas encore d’avis tranché (pour ou contre) – une prise de position radicale et d’ainsi empêcher une écoute et un traitement réel des informations et arguments.

En somme, le danger de telles actions serait d’encourager une stagnation de la pensée sociétale.

Les commentaires de trolls étant assez généralisés sur Internet, il est impératif de s’en protéger pour favoriser un réel échange et avancer, au lieu de tomber dans la guerre d’argumentation qui ne fait que nous conforter dans notre propre opinion tout en confortant celle du contre-argumentateur.
Ainsi, pour éviter de tomber dans cette stagnation il est judicieux de prendre en considération les arguments pour ET contre, et ce malgré sa propre opinion (exercice très difficile !), car si vous essayez de convaincre un lecteur en étant directement à l’encontre de son opinion sans la prendre en considération, en retour il va déployer toute son énergie pour en trouver d’autres qui contredisent votre démonstration (= biais de non confirmation) au lieu de chercher à vous comprendre.
Vous pourrez ainsi espérer être entendu et compris par les personnes qui ne sont pas encore tombées dans le « trollisme », mais aussi éviter de passer à côté de réelles réflexions.

 

N.B : Cet article est avant tout une réflexion basée sur l’actualité et les résultats des expérimentations de Dominique Brossard.

 

Sources :

> Site de l’université du Wisconsin à Madison

> Site du Journal of Computer Mediated Communication

> Site du quotidien The Daily Telegraph

Lectures conseillées :

– Fortin, C. (2001) Psychologie cognitive : Une approche de traitement de l’information. Sainte-Foy, Canada : Presses de l’université du Québec.

– Tavris, C. & Aronson, E. (2010) L’autojustification, ses ressorts et ses méfaits. Genève : Markus Haller

 

 

C.B

2 Commentaires
  1. stouf 5 années Il y a

    Article très intéressant ! Il faudra être vigilant… DON’T FEED THE TROLL !!!

  2. […] conclusion confortée par la chercheuse canadienne Dominique Brossard qui a étudié les effets polarisants des commentaires de trolls sur l’opinion des lecteurs. Les trolls, par les commentaires outranciers qu’ils émettent, […]

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