Que retenir de l’affaire du bijoutier de Nice ?

Je tiens à préciser que les propos tenus ici n’engagent que son auteur.

Je rappelle brièvement les faits. Un bijoutier de Nice a été victime d’un braquage à main armée mercredi 11 septembre par deux individus. Ce dernier a été roué de coups et, lors de la fuite de ses agresseurs sur un scooter, il a tiré dans leur direction et a touché le passager arrière, Antony (20 ans), qui est décédé peu de temps après. Selon le procureur Éric Bedos, le bijoutier a été mis en examen pour homicide volontaire vendredi. Je pars donc du postulat que le bijoutier n’était pas en situation de légitime défense au moment où il a pressé la gâchette.

Ce braquage s’inscrit à la suite d’une série d’autres actes criminels du même type perpétré sur la Côte d’Azur lors de l’été. Il est bien sûr extrêmement important de préciser que je ne tiens à prendre partie pour personne dans cette affaire dramatique. La réaction émotionnelle classique voudrait que l’on se place automatiquement du côté de la victime, par compassion, et que l’on fustige l’agresseur qui a commis le crime. Et on le constate d’ailleurs de manière assez exceptionnelle au vu du déferlement de la vague de soutien au bijoutier sur les réseaux sociaux. Dont acte.

Mais je ne peux pas me satisfaire de cet état de fait. Car j’affirme que la réaction émotionnelle se fait, la plupart du temps, au détriment de la réflexion et de l’analyse. Pierre Bourdieu disait : « Les faits divers font diversion ».

Un article du Monde du 17 juin 2013, relayant une étude de l’INA (Institut national de l’audiovisuel), expliquait que « le nombre de sujets consacrés aux faits divers dans les journaux télévisés du soir sur les chaînes historiques (ndlr TF1, France 2, France 3 et M6) a augmenté de 73 % en dix ans ».

Ajoutons à cela les nombreuses émissions disponibles quasi-quotidiennes sur les chaînes de la TNT suivant des unités de police, de gendarmerie, de pompiers ou de médecins urgentistes.
On voit donc de manière très claire que l’exposition médiatique des faits divers a tendance à explosé. Alors même que nos dirigeants politiques sont incapables de nous donner des chiffres fiables sur l’augmentation ou non de la délinquance dans le pays puisque on sait notamment que toute statistique est manipulable à souhait.

Partant de ce constat, il est aisé de comprendre le soutien proprement hallucinant qu’a reçu ce bijoutier par l’intermédiaire du groupe Facebook «Soutien au bijoutier de Nice » qui, à l’heure où j’écris, à atteint plus de 1,1 million de « j’aime », le tout en moins de quatre jours. C’est absolument colossal et le compteur continue de monter.

J’utilise un peu plus haut le terme « hallucinant » car n’oublions pas qu’il y a mort d’homme et que tous ces gens soutiennent une personne mise en examen pour homicide volontaire. Et quand on lit de nombreux commentaires sur cette page dont je ne me ferai pas l’écho ici, on constate un mélange de ras-le-bol, de haine mais aussi de satisfaction, du style le malfaiteur l’a bien cherché et l’a bien mérité… Cela laisse songeur sur la banalisation de la violence dans notre société mais cela n’est bien sûr pas nouveau.

Ce soutien massif et sa grande médiatisation me choque pour trois raisons :

 

  • La sélectivité de l’émotion.
    Celle-ci est tout d’abord lié à la proximité. C’est-à-dire qu’on se sent naturellement plus touché et concerné par un drame qui se passe près de chez nous qu’à l’autre bout de la planète. Elle est ensuite, comme vu plus haut, induite par les grands médias et les politiques qui font du fait divers leur fond de commerce, pour des raisons d’audience, électoralistes ou de détournement de l’attention des masses. C’est en cela que la réaction émotionnelle est dangereuse puisqu’elle joue sur les réactions instinctives, les peurs et elle induit des fantasmes et des raccourcis de pensée.
    Tellement de causes existent valant la peine d’être soutenue peinent à se faire connaître, n’intéressant pas les médias et donc pas le peuple. Pour exemple, le scandale des milliers de sans-abris en France ou encore les 6 millions de morts en République démocratique du Congo durant les dix dernières années n’offusquent pas grand monde dans ce pays. Et la liste des indignations et des combats qui devraient faire la une de l’information et intéresser le peuple sont légions et pourtant ils sont abordés en quelques minutes et puis vite oubliés.

 

  • Se faire justice soi-même. La France est un État de droit. C’est-à-dire qu’un ensemble de lois régissent notre société et qu’il existe un système policier et judiciaire qui est chargé d’assurer la sécurité et de sanctionner ceux qui vont à l’encontre des règles. Ce concept fondateur semble être vite oublié par certains qui appellent au droit « d’auto-défense ».Dans une situation de légitime défense, c’est-à-dire lorsque sa vie est directement menacé, pourquoi pas et comment pourrait-on reprocher à n’importe qui de se défendre ou de défendre sa famille ? D’ailleurs, la loi l’autorise dans l’article 122-5 du code pénal : «N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, effectue dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte». Ce n’est manifestement pas le cas concernant l’affaire en question. Je pense que les personnes réagissant sous l’emprise émotionnelle et qui critiquent ouvertement la police qui ne fait pas son travail et une justice qui serait prétendument laxiste oublient juste de se demander pourquoi la police manque tant de moyens et pourquoi tant de restrictions budgétaires sont faites dans la fonction publique. Cela est un autre débat que je n’aborderai pas ici mais mes lecteurs savent certainement de quoi je veux parler (voir évasion fiscale et système financier international).
    Donc, au nom de cette incapacité de l’État à protéger ses honnêtes citoyens, le peuple devrait donc pouvoir se faire justice lui-même en dehors de tout cadre légal et il serait donc possible et même légitime d’abattre froidement un délinquant. Après tout, il vaut mieux l’abattre comme ça on est débarrassé puisque nous savons bien que l’incarcération est uniquement punitive et encourage le plus souvent la récidive puis-qu’aucune politique de réinsertion n’est mise en place et que les conditions de vie dans les prisons sont catastrophiques (mais tous ces gens qui soutiennent ce bijoutier se sont-ils déjà posés ce genre de questions?) . Cette façon de raisonner me semble extrêmement dangereuse, profondément antihumaniste et peut engendrer de graves conséquences.

 

  • Le droit de tuer et la déshumanisation de la société. Dans un État de droit, le monopole de la violence appartient à la force publique (armée, police, gendarmerie) et le système judiciaire est là pour sanctionner et normalement encourager la réinsertion des délinquants. Il est indéniable que l’échec à ce niveau est grand. Il suffit de constater les nombreux cas de récidives pour comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche dans la façon dont notre société traite ses hors-la-loi. Mais est-ce que cela doit légitimer le droit d’un citoyen de porter une arme pour se faire justice lui-même ? Voulons-nous suivre l’exemple américain ?
    Rappelons que le braqueur abattu avait 20 ans et allait devenir papa. Cet homme sans doute perdu dans sa vie n’avait-il pas le droit à une seconde chance ? Et puis, au final, pourquoi cet homme est-il mort, parce qu’il a volé quelques bijoux ? Alors, oui, bien sûr, le braquage à main armée est un acte abject et lâche mais la personne qui le commet mérite-t-elle pour autant de mourir pour cela. Je rappelle que la peine de mort a été abolie dans notre pays en 1981. Je n’oublie pas le traumatisme de la victime du braquage mais ce bijoutier doit sûrement avoir une assurance contre les vols et il aurait été légitime pour lui de poursuivre en justice ses agresseurs et de réclamer des réparations pour le préjudice subis. Mais tout cela a été balayé en une fraction de secondes par l’utilisation d’une arme clairement dans l’intention de tuer. Ce qui me choque, c’est cette déshumanisation totale que reflète ce geste et les réactions de sympathie qu’il suscite.

    Une fois de plus, nous traitons des conséquences et jamais des causes. Les actes criminels ne sont pas excusables et doivent être sanctionnés mais la mort d’un homme n’est pas une option dans une société qui se dit civilisée. Tout homme doit avoir le droit à une seconde chance, le concept de rédemption et de pardon est-il quelque chose d’abstrait dans l’esprit de ceux, qui sont nombreux à soutenir ce bijoutier, qui se réclament des valeurs chrétiennes de la France. Dépassons l’émotion et commençons à réfléchir et à analyser le pourquoi de certains comportements humains et comment les traiter au mieux. C’est ce genre de questions que tout le monde devrait se poser avant d’afficher son soutien aveugle à un acte violent et illégal. Notre société s’en porterait beaucoup mieux car finalement dans cette affaire il n’y a que des victimes. Un jeune homme qui a commis une grave erreur et qui l’a payée de sa vie et un honnête commerçant agressé et qui gardera à jamais en lui la culpabilité de la mort d’un homme, lourd fardeau à porter que je ne peux imaginer.La tournure que prend notre société, reflétée par ce fait divers, m’inquiète, me perturbe et j’espère que les pensées que je viens d’exprimer en feront réfléchir certains.

    Thomas Demmel.
11 Commentaires
  1. kilion 4 années Il y a

    bg

  2. Nicolas Zagulajew 4 années Il y a

    Juste une « petite » rectification. Vous parlez de 2nde chance, je me dois de rectifier. Il semble que vous devriez parler de 15eme chance, vu que le braqueur avait déjà été condamné 14 fois et était de surcroit bénéficiaire d’un aménagement de peine..

  3. RENOTTE Léopold-Henri 4 années Il y a

    Je retiens 3 choses :
    – 1 – les conditions de l’exercice de la légitime défense n’étaient pas réunies (menace imminente sur l’intégrité physique de la personne, etc.) ,
    – 2 – il appartient au pouvoir judiciaire et non à la rue, de rendre Justice, en appréciant, entre autres, la personnalité, l’état physique et mental des individus concernés et le contexte du drame afin d’appliquer d’éventuelles circonstances atténuantes ,
    – 3 – la possession d’une arme à feu, impliquant l’usage éventuel de celle-ci, ne devrait être autorisée qu’aux personnes dûment compétentes, psychiquement et techniquement.

  4. Emi 4 années Il y a

    Il est vrai qu’il ne faut pas faire justice soit même!!

    Mais franchement quand on vois la société d’aujourd’hui, qu’il n’y a plus de respect, que les jeunes volent ce que les autres on durement gagné, qu’ils brulent des voitures, qui insultes des passants, de la méchanceté gratuite, des menaces, etc etc.
    Sachant que la police bouge seulement quand il arrive quelque chose… au bout d’un moment je comprend que certains on ont marre et décide de régler les problèmes par eux même. (sans parler de tuer) Et en France de toute façon, un mec qui va en prison n’y reste pas longtemps même pour les plus lourde peine !! (une honte!!!!)
    Et puis ua bout d’une quinzaine de fois, le mec fait toujours les mêmes conneries, au bout d’un moment on se demande que fait la justice et pourquoi il est relâché tout le temps. (« petit délit »? pas assez de place dans les prisons? …)

    • Miquel 4 années Il y a

      Je peux comprendre qu’il se trouve des personnes excédées par du vandalisme ou des attaques à leur encontre ,destruction de biens etc…..mais rien ne justifie que l’on ôte la vie d’une personne ,c’est non seulement gravissime ,mais va à l’encontre de ce qui fait le fondement d’une société dite civilisée ….
      Quant à la prison ,si elle est un moyen de coercition pour les criminels,pour les délits mineurs ,c’est un lieu hautement criminogène…..des études l’ont maintes et maintes fois démontré….

      • Nicolas Zagulajew 4 années Il y a

        Je pense que le « rien ne justifie » est sujet à controverse. Les gouvernements décident par l’intermédiaire de leurs armées d’ôter la vie de soldats ennemis, des palestiniens jugent justifiables le fait de retirer la vie à des Israéliens, des israéliens jugent justifiables le fait de retirer la vie à des palestiniens et le tout pour des raisons politiques que beaucoup d’entre nous trouvent discutables.
        Si vous avez des enfants, pouvez vous en toute quiétude imaginer que vous ne trouviez pas justifiable le fait de retirer la vie à un gars qui est en train de violer votre fils ou votre fille ?
        C’est pas si simple la vie. Il n’y a pas _la loi et c’est tout_ il y a aussi des gens qui ont des émotions sur le coup, et ces émotions ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Cela ne rend pas le meurtre légal ni non puni, cependant ça peut l’expliquer.

  5. Léopold-Henri RENOTTE 4 années Il y a

    Qui peut donc préjuger de sa réaction lorsque après avoir subi des violences et que, frustré de se voir ainsi bafoué, dépossédé de ses biens on se retrouve, une arme à la main, derrière ses agresseurs qui, impunément, prennent la fuite ?
    Il est dans la nature humaine de réagir violemment dans ce cas, plus dans le but d’arrêter ces délinquants que de les tuer.
    Pense-t’on alors aux critères de la légitime défense ?, aux conséquences possibles de cet acte « irréfléchi » ?
    Toute cette histoire est navrante, comme beaucoup d’autres.
    Je vois à présent l’opprobre jetée sur ce bijoutier, parce qu’il met en cause l’éducation, les familles de ces jeunes, la récidive, le laxisme des institutions, etc
    .
    Mais qui n’a pas fait cette réflexion ?, qui n’a pas pensé que c’est le manque d’éducation, de discipline qui amènent des jeunes, et autres, à agir de la sorte ?, qui n’en n’a pas assez de cette récidive et de l’absence de moyens efficaces pour la contrer ?
    Je présume même que beaucoup, exaspérés par tous ces dérapages, souhaiteraient posséder « une arme », pour se défendre.
    Tout cela, sans voir, envisager que les contextes sociaux peuvent faciliter le passage à la délinquance, que s’il existait une solution à ce problème de récidive (mais aussi de surpopulation carcérale), il y a longtemps qu’elle aurait été appliquée, que la possession d’une arme implique éventuellement que l’on puisse s’en servir, avec toutes les conséquences, pour soi-même et autrui, que cela peut entraîner

    • Nicolas Zagulajew 4 années Il y a

      Moui, et d’une certaines façon, si l’on pense aux critères de la légitime défense dans ce cas là, ça devient presque de la préméditation, non ?

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