Repenser notre civilisation: Bernard Charbonneau

Bernard Charbonneau (1910-1996) est l’auteur qui, en 1973, a écrit Triste campagnes. Dans cet essai, il examine comment ce que l’on appelait à l’époque la modernisation agricole a favorisé le déclin et la décomposition des sociétés paysannes du Béarn, dans le Sud – Ouest de la France, où il avait choisi de s’établir au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Ce faisant, à travers l’examen méthodique de l’évolution d’une région donnée, il mettait à nu de manière prémonitoire la logique d’une évolution technique et économique qui n’a fait que s’accélérer et qui aujourd’hui, partout dans le monde, dissout le lien qui associe les sociétés paysannes à leurs terroirs et détruit leur identité.

Charbonneau a porté sur son siècle un regard à la fois critique et exigeant. Dès sa jeunesse, il acquiert la conviction que ce siècle serait – et pour les mêmes raisons – à la fois celui des totalitarismes et du saccage de la nature. Du Jardin de Babylone, à La planète et le canton, en passant par Tristes Campagnes et La fin du Paysage, c’est cette conviction, qui oriente sa manière de décrire l’évolution du monde et des paysages qui l’entourent ; c’est le fil rouge de sa carrière de penseur qui fut celle d’un géographe et d’un professeur.

Toute son œuvre est marquée par l’idée que « le lien qui attache l’individu à la société est tellement puissant que, même dans la soi-disant “société des individus”, ces derniers sont si peu capables de prendre leurs distances avec les entraînements collectifs que, spontanément, ils consentent à l’anéantissement de ce à quoi ils tiennent le plus : la liberté. »

L’analyse charbonnienne dénonce les ravages de l’agriculture intensive et de l’industrie, dévoreuses de ressources naturelles et polluantes, mais elle dépasse le cadre strict de la question écologique. Elle s’étend en effet à tous les aspects de la société moderne fondée sur le principe de la croissance et du développement, qu’il soit décrété « durable » ou pas : la bureaucratie, l’idéologie du travail, la parcellisation des tâches, les médias, l’élévation de la performance et de la concurrence au rang de valeurs. Inlassablement, Charbonneau souligne que la défense de la nature et celle de la liberté sont des questions indissociablement liées : par le fait même de polluer la nature, l’homme  réduit considérablement les marges de sa liberté. Insistant sur le fait qu’aucune action militante ne peut aboutir si l’on ne considère pas les interactions du phénomène technique et du phénomène étatique, c’est sans ménagement qu’il reproche aux écologistes de faire l’économie de cette réflexion. L’État, en effet, quelle que soit la coloration politique de ses gestionnaires, constitue le premier agent de l’idéologie technicienne à travers la mise en place de ses multiples plans et grands projets. Le secteur nucléaire, par exemple, n’existerait tout simplement pas sans la coexistence de la concentration économique (celle des capitaux des grands groupes industriels) et la concentration politique que représente l’État, lequel, seul, est habilité à donner son aval à l’utilisation de ces capitaux, sans même avoir à consulter les citoyens (car, en raison de sa masse même, cela lui est… techniquement impossible).

Charbonneau considère son époque comme étroitement matérialiste, utilitariste, cultivant un pragmatisme sans conscience ni esprit : « On est athée comme on était autrefois chrétien  : de naissance », résume t-il. dans Prométhée réenchaîné. Bien qu’agnostique, il estime que l’on ne peut se retirer de l’impasse technicienne qu’en accordant au monde une signification d’ordre  spirituel.

Charbonneau peut être considéré comme un des précurseurs de l’écologie politique. Mais lui, qui toute sa vie avait besoin de dessiner des cartes, qui mettait toujours en relation les évolutions sociales et les évolutions spatiales, se sentait surtout géographe. De fait, son œuvre est animée par une interrogation sur la transformation des rapports que l’homme entretient avec l’œkoumène, notre « maison commune » (Bernard Charbonneau).

Bernard Charbonneau est l’un des premier intellectuel français à s’interroger sur l’idée d’une « croissance indéfinie dans un monde fini ».


Extrait du livre « Nous sommes des révolutionnaires malgré nous », un recueil de textes de Bernard Charbonneau et de Jacques Ellul :

9782021163025

Parce que l’on peut nous dire : « Qu’importent vos pensées dans le monde actuel, aucune ne mène à l’acte. » Le drame est précisément qu’il n’y ait point le crime d’une mafia mais une vaste lâcheté anonyme. Quel démon aurait pu inventer l’oppression intérieure de la presse et de la publicité ? Quel est le responsable de la tyrannie subtile de l’argent ? Aucun de nous. Nous tous. Qu’importent nos petits vices et nos petites vertus devant le péché social, la démission collective, devant une civilisation que nous avons peur de reprendre, à fond, en main. Qu’importent nos rêves furieux, ce désir charnel de chefs, de camaraderies qui nous échappent. Ce que nous prenons pour notre combat, ce n’est que la course précipitée des forces abstraites qui nous entraînent.

 

C’est l’idéologie du Progrès qui nous tue et c’est contre cette idéologie, pour une reprise en main de la civilisation actuelle que la Révolution sera faite. Vous savez que je parle ici au nom des mouvements personnalistes, qui forment à l’heure actuelle le seul embryon de société révolutionnaire, parce que, seuls, ils ont une réalité à défendre : la personne, et seuls ils tentent une critique véritable des aspects du monde actuel. Nous pourrions nous dire ni de droite, ni de gauche ; nous n’y songeons même pas, [car] nous ne nous situons pas par rapport à la droite et à la gauche. Nous ne pourrions pas nous situer dans un Parlement quelconque ; nous sommes ailleurs et, lorsque nous parlons instinctivement, nous pensons non à nos adversaires, mais à la rue que nous prenons tous les jours pour aller au travail, à l’argent qui sonne dans notre poche, aux amis et connaissances. Pour la plupart, nous ne nous occupions pas de politique ; non parce que les chefs nous semblaient tarés, mais parce que l’activité des partis nous semblait absolument illusoire. Notre vie, c’est la ville, ce travail où nous devons nous spécialiser de plus en plus, cet argent qui exige de nous des gestes de plus en plus stricts. Peut-être aurions-nous fait d’excellents pêcheurs de truites ou d’excellents spécialistes des institutions consulaires dans le Midi. Mais jusqu’au bord des rivières, les employés du gouvernement venaient nous conseiller d’employer certains appâts. Nous ne vivions pas, nous étions vécus, et les débats philosophiques les plus intéressants, l’opposition de nos convictions religieuses, [étaient des] débats purement formels sans intérêt ; car aucun de nous ne pouvait vivre sa religion. Debout ou portés par les trains, nous regardions se dérouler la vie extérieure comme un spectacle sur lequel nous ne pouvions rien. On aurait pu jouer des pièces plus intéressantes avec des chœurs de militants, de belle exécution, on aurait pu nous donner un uniforme, des titres et des décorations, rien n’aurait été changé, sinon la classe de notre enterrement. Finir sans comprendre dans le hasard d’une cité-jardin ou dans le recoin de quelque guerre à perte de vue. Ceci était absurde et notre attitude ne pouvait être vis-à-vis de nous-même et du monde extérieur que l’ironie. Fragile rempart avant le dégoût total.

voila

En face de la centralisation qui peut sembler fatale, nous proclamons, contre la nation, contre la grande ville, la nécessité d’une civilisation paysanne, d’une civilisation terre à terre. Contre le travail inhumain imposé aux prolétaires, nous proclamons la nécessité d’une soumission de l’industrie à des fins humaines, c’est-à-dire une distinction très stricte entre le travail qualifié et le travail indifférencié. L’issue, c’est le service civil qui abolira la condition prolétarienne, qui permettra dans les autres domaines aux travailleurs de faire leur œuvre.

Nous savons la gravité de l’appel que nous lançons ; c’est celui de ceux qui n’ont rien à espérer. C’est l’éternel cri des hommes des classes désespérées, des esclaves de Rome, des prolétaires des premières manufactures. Ici, aujourd’hui c’est jusqu’aux gestes de notre vie privée que la lente corruption menace. Nous savons les plus purs d’entre nous infectés, car même au fond de leur misère, beaucoup d’ouvriers ne voient la révolution que comme une accession au Paradis perdu du confort bourgeois. Nous ne vous disons pas : «  nous sommes plus purs  », «  nous sommes les plus riches  », mais nous savons nos raisons. Nous ne sommes pas les premiers à avoir poussé ce cri d’angoisse de l’homme qui sent peser sur lui ce monde avec ses lois de politesse, sa police précise et inquiète, ses stocks d’or, ses armes qui tuent à coup sûr. D’autres l’ont poussé avant nous qui n’étaient pas tous des politiciens, mais simplement des hommes : théoriciens politiques, poètes, agitateurs traqués ; un Blanqui, un Bakounine, un Edgar Poe, un Bloy, un Péguy, et c’est parce que nous le sentons peser sur nous comme une mort imminente que nous poussons l’éternel cri des premiers chrétiens, celui des ouvriers des faubourgs. «  Il faut qu’un monde nouveau naisse.  » Un monde neuf pour que l’homme puisse vivre les principes éternels de liberté et de justice. Nous sommes une génération élue parce que d’elle dépendra peut-être à tout jamais l’avenir : la personne ou les Sociétés anonymes déterminées par les techniques. Nous savons nos chances parce que la révolution personnaliste n’est pas née de l’enthousiasme, mais d’une redoutable lucidité. La vie est l’exception, la mort la règle, les véritables dupes sont ceux qui s’abandonnent à elle dans la facilité, non ceux qui provoquent ; dans le monde actuel, chaque souffle, chaque reflux du sang dans les veines est un appel à la lutte. Alors qu’importe la réussite, il n’est qu’une voie, le sort en est jeté, il nous faut vivre ! Il n’y a pas les révolutions possibles ; il y a l’unique révolution nécessaire.


 

Extrait du livre « le changement »:

changement

La mythologie du changement ne peut être vécue et se généraliser dans une masse que sous-entendue par le sentiment inconscient que rien ne change. La destruction de la nature ne peut se poursuivre que si on la suppose immuable. Qu’avez-vous à craindre de la multiplication des barrages? Le Rhône sera toujours le Rhône, et la Terre toujours la Terre. En dépit de Magellan, des avions, des spoutniks, notre esprit continu de la croire illimitée. Non, il y aura toujours de l’air et de l’eau, des matières premières pour le travail, et des plages ensoleillées pour les loisirs, des goujons dans les rivières égout.

Si les ressources des continents s’épuisent, celles des océans sont intactes. Et après, il y aura celles de la Lune et du Soleil. Il n’y a qu’une planète-vie? Allons donc! Quelque part dans une autre galaxie… il n’y a pas de limites, l’univers est infini. Le temps du monde fini, de la conscience planétaire qui est celle des bornes de notre planète et de notre corps terrestre, n’a pas atteint les esprits.

Mais surtout l’homme sera toujours l’homme, en particulier celui que je suis. Quels que soient les bouleversements provoqués par l’informatique ou les manipulations génétiques, il restera le même sous d’autres formes. La France sera toujours la France. Même si Paris n’est plus qu’un vaste parking entre des grattes-ciels, ce sera un parking français. Jusqu’au dernier jour il nous restera cette cocarde tricolore qu’on peut accrocher à n’importe quel gadget américain. Paris sera toujours « Paris mon village ». Derrière tous ces discours sur l’adaptation se dissimule la certitude incertaine qu’au fond l’homme demeurera le même. Si les bouleversements sociaux et culturels vulgarisent l’idée qu’il n’y a pas de nature humaine, et si certains prophètes annoncent après la mort de Dieu celle de l’homme, ces concepts ne sont guère vécus par les individus et les peuples.

Extrait numéro 2:

Ce refus du changement qui n’ose pas s’avouer, on le retrouve jusque dans le mouvement écologique. Bien que sa raison d’être soit la conservation de la nature ou des sociétés, il n’ose pas se déclarer conservateur. Il hésite à mettre en cause la croissance explosive – qui n’est pas le développement. Ou il se contente de revendiquer « une autre croissance » ou un « écodéveloppement ». M. Garaudy part en guerre contre la « croissance zéro », et le club de Rome après avoir proclamé les limites du développement fait prudemment demi-tour, en se consacrant à celui des peuples insuffisament développés. Le maintien des taux de croissance pouvant assurer celui de l’emploi, cet argument sans réplique pousse les écologistes et les syndicalistes du plan alter pour la bretagne à prévoir que de 1980 à l’an 2000 sa population passera de 3,5 milions à 5, et que la production d’énergie doublera. A cette fin pour remplacer le nucléaire, l’énergie solaire et éolienne ne suffisant pas, il faudra développer la « biomasse » qui répondra à 40% des besoins. On peut imaginer l’aspect du nouveau bocage breton si cette monoculture occupe le terrain. Le rétablissement de la polyculture et du bocage n’est pas pour demain.

Quant à l’agrobio, elle s’obstine à se référer au critère de son ennemi: la science et la productivité. Elle prétend obtenir des rendements supérieurs, alors que sauf cas exceptionnels, elle produit moins pour la même somme de travail; infériorité quantitative largement compensé par la qualité supérieur des produits et de l’environnement, sa vraie raison d’être. Quant à ses méthodes respectueuses des sols: la polyculture, l’assolement, l’association de l’agriculture et de l’élevage, le compostage, etc., elles ne sont guère nouvelles. La plupart de ces pratiques sont traditionnelles ou remontent au premier progrès agricole: celui du 19ème siècle; pour les retrouver il suffit d’ouvrir le Larousse agricole de 1920. Mais stopper le cours de la science et du progrès est un crime qui ne peut s’avouer et qui doit se justifier en leur nom. L’agrobio se présente comme une science encore plus progressive que l’industrie agri(?)cole, elle quémande le label de l’INRA et décerne à l’agrochimie le titre usurpé « d’agriculture classique ». Alors qu’il s’agit de plus en plus d’une branche des industries mécaniques et chimiques, demain biochimiques. Ce qui justifiera sous prétexte de lutte intégrée l’introduction imprudent de prédateurs étrangers et de manipulation de bactéries au nom du Dieu Bio.

4 Commentaires
  1. Sylvie 3 années Il y a

    Merci pour votre article

    Quand vous écrivez que  » Charbonneau peut être considéré comme un des précurseurs de l’écologie politique  » : avant lui, d’autres l’ont fait comme au début du 20ème siècle souligne l’auteur du livre :
    Aux sources de l’agriculture, la permaculture : illusion et réalité.

    Qu’est-ce que la révolution ?

    C’est le retour aux sources comme le précise non sans malice cet auteur, Christophe Gatineau.
    c’est un retour au point de départ de la même manière que la Terre fait le tour du soleil tous les ans avant de revenir au sien pour re-commencer ….

  2. […] au 4ème singe est mis à l’honneur un penseur que je ne connaissais pas, et il doit s’en trouver […]

  3. en effet Bernard Charbonneau, s’il a bénéficié de la vague écolo pour enfin obtenir que certains de ses livres soient publiés, ne se considérait pas lui-même comme un écologiste, car il avait bien senti dès le début, les potentialités totalitaires qui sont dans l’écologie. ET la dénonciation de la dérive totalitaire de toute les sociétés modernes (qu’il avait prédit dès l’entre-deux guerres’) est le coeur de sa démarche.
    Je suis persuadé qu’il a raison et que le totalitarisme de l’avenir sera mis en place au nom de l’écologie !

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