Rencontre avec Paul Ariès

Chers lecteurs,

Je pense que vous avez déjà du voir, sur notre wordpress ou sur notre page facebook, le terme « décroissance » revenir assez souvent.

Afin d’expliquer cette philosophie à nos amis Internautes, Paul Ariès qui est une référence en France sur le sujet a accepter de répondre à nos questions.

Voici une courte présentation issue de sa page Wikipédia :

« Paul Ariès, né le 11 mai 1959 à Lyon (France), est un politologue, rédacteur en chef de journaux militants, essayiste sur des phénomènes comme la malbouffe, les sectes, ou la pédophilie, qu’il lie à la mondialisation, et l’un des intellectuels de référence du courant de la décroissance et l’écologie politique »

Paul Ariès est l’auteur notamment de :

  • La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance (ladécouverte)
  • Nos rêves ne tiennent pas dans les urnes, éloge de la démocratie participative (Max Milo), à paraître le 22 novembre 2013.

Voici 2 courtes vidéos qui vous permettrons de découvrir rapidement Paul.

Transition vers la décroissance (6min)

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=KNCjURi7g98[/youtube]

Sommes nous fait pour travailler (8min)

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=sJkYcyMAw3Y[/youtube]

Interview avec Paul Ariès

Pourrais-tu te présenter rapidement pour nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

« J’aime me définir comme un Objecteur de croissance amoureux du Bien vivre.
Cela veut dire que je ne crois plus au mythe d’une croissance économique salvatrice. Non seulement la croissance mondiale du PIB ne reviendra plus mais c’est tant mieux, car elle est responsable de la destruction des éco-systèmes et de l’explosion des inégalités sociales.

Cela veut dire aussi que la décroissance que j’aime n’est pas celle qui confond décroissance et austérité.

Je suis depuis septembre 2013 rédacteur en chef du nouveau mensuel les Z’indigné(e)s, fusion du bimestriel Le Sarkophage (le bouffeur de Sarkozy) et du trimestriel les Z’indigné(e)s.
J’ai toujours assumé mes deux casquettes, celle du politologue et celle du citoyen engagé.

J’ai été responsable d’une petite ONG le CETIM-France dont la devise est « Il n’y a pas un monde développé et un monde sous developpé mais un seul monde mal développé. »

Il y a bien sûr un lien entre ce refus du mal développement et la critique du productivisme. »

En quoi la décroissance est elle vraiment une solution par rapport aux différentes problématiques que rencontre le système aujourd’hui ?

« La décroissance n’est qu’un mot obus servant à décoloniser notre imaginaire.

Elle n’est pas un concept théorique…pas plus mais pas moins que la notion de développement durable qui n’est qu’une façon de dire qu’il faut polluer un peu moins pour polluer plus longtemps.
La décroissance sert à dire que nous devons chercher les solutions à l’ensemble des problèmes sociaux en dehors de l’économisme, cette idée que plus serait nécessairement égal à mieux.
Je n’ai pas le fétichisme du vocabulaire : si vous n’aimez pas le terme de décroissance, soyez Objecteur de croissance, anti-productiviste, éco-socialiste, écologiste, etc.
Nous sommes tous d’accord pour dire que nous sommes face à une crise systémique : crise économique, sociale, politique, écologique, anthropologique.

Dire qu’une crise est systémique c’est dire que quelque chose fait lien.
Ce qui fait lien c’est que notre société a perdu la capacité à se donner des limites.

Un individu incapable de se donner des limites va nécessairement les chercher dans le réel : développement des conduites à risque, toxicomanie, suicide, etc.

Une société incapable de se donner des limites va aussi les chercher dans le réel : dégradation du climat, épuisement des ressources naturelles, explosion obscène des inégalités sociales.

Le Grand enjeu n’est donc pas de savoir quel sera le cours du pétrole dans vingt ans mais de savoir comment nous pouvons collectivement renouer avec le sens des limites.

Il n’y a depuis l’Antiquité que deux solutions pour faire face à la démesure (hybris).
Soit le retour aux lois divines, la répression des désirs, bref la réaction soit la foi dans la démocratie…si nous acceptons l’idée que nos rêves ne tiennent pas dans les urnes. »

De manière générale quelle sont les principales raisons qui poussent aujourd’hui des citoyens à s’intéresser à la décroissance ?

« Nous aurions tort de croire que les gens vont se rallier à la décroissance parce qu’il y a le feu à la planète.
Une trop grande conscience des risques 
peut même être contre-productive en nourrissant le fatalisme,le sentiment d’impuissance.

Si tout est foutu, pourquoi se priver ? pourquoi devenir raisonnable et partageux ? Dans le contexte de crise globale actuelle, on peut faire de la politique de deux façons. Soit on joue sur la peur et la haine des autres et on alimente ainsi le retour de l’extrême droite. Je suis ainsi très inquiet face à la « brunisation » de l’Europe et notamment de la France.

J’ajoute que la décroissance n’est pas épargnée par ce virage à droite. Soit on mise sur le désir, le grand désir de vivre que refuse cette société. Il s’agit alors de passer d’un type de jouissance à un autre.

La société capitaliste nous fait jouir en effet même si ce n’est pas agréable à reconnaître.
Non seulement nous pouvons prendre du plaisir à surconsommer, et ce toujours plus, ce comportement est une réponse à nos angoisses existentielles…

Cette jouissance capitaliste est cependant une mauvaise jouissance car c’est une jouissance d’avoir, une jouissance d’accumulation, d’emprise.
Nous ne permettrons aux gens de découvrir la décroissance que si nous les aidons à passer de cette mauvaise jouissance à une bonne jouissance, que si nous
opposons une jouissance d’être à la jouissance d’avoir, que si nous nous souvenons que l’être humain est d’abord un être social qui vit autant d’empathie que de folie destructrice…

C’est ce que résume notre slogan « Moins de biens, plus de liens ».

C’est la raison pour laquelle nous devons passer des passions tristes aux passions joyeuses. On ne change pas le monde en culpabilisant les gens ou en appelant à la responsabilité. On changera le monde en montrant que c’est possible et que nous avons tout à y gagner. L’Objection de croissance que j’aime est donc porteuse d’une bonne nouvelle.

La planète est déjà bien assez riche pour permettre à 7 milliards d’humains de vivre bien.

L’ONU ne cesse de rappeler que 40 milliards de dollars supplémentaires par an pendant 25 ans permettraient de régler le problème de la faim dans le monde qui touche presque un milliard d’humain.
Il ajoute qu’avec 80 milliards de dollars par an pendant 25 ans on réglerait le problème de la grande pauvreté. Ces 40 ou ces 80 milliards sont introuvables mais le budget officiel de l’armement est de 1600 milliards de dollars. Le seul gaspillage alimentaire nord-américain est évalué à 100 milliards dollars soit le double de ce qui serait nécessaire. On le voit, ce n’est pas un problème de moyens, ce n’est pas un problème de croissance mais de choix politique. Comme le dit Jean Ziegler si un milliard d’humain souffre de faim, ce n’est pas parce qu’on manque, mais parce qu’on ne choisit pas de cultiver en priorité ce qui serait profitable au plus grand nombre.

L’Objection de croissance que j’aime n’est pas malthusienne mais partageuse. »

Peut-on pratiquer une politique de décroissance indéfiniment ? Quelles sont les différentes phases, étapes de la décroissance ?

« Vouloir décroître sans fin serait aussi stupide que de vouloir croître indéfiniment.

La décroissance concerne déjà d’abord les pays obèses, ceux qui ont pillé la planète.
Le mode de vie dont nous sommes si fiers est tributaire de siècles d’esclavagisme, de colonialisme et de néo-colonialisme.
Les 20 % de la planète les plus riches sont riches parce que tous les autres sont pauvres.

Il s’agit donc bien de donner dans le futur beaucoup plus à ceux qui ont eu moins. Cela concerne les relations Nord/Sud mais aussi les rapports entre riches et pauvres de chaque pays. On sait calculer exactement jusqu’à combien il faut décroître pour permettre le renouvellement de la planète.

Chaque année, nous dépassons les capacités de la planète vers le 22 août mais cette moyenne cache des asymétries. Un nord-américain arrive à la limite maximale mi-février, un allemand mi-mars, un français mi-avril. Tout ce que nous produisons et consommons au-delà ce fait au détriment des plus pauvres.
Nous devons donc revenir en deçà de ce maximum par souci de justice sociale et de paix.

Comment peut-on penser pouvoir vivre sur un îlot de prospérité relative au milieu d’un océan de détresse ?
L’injustice mondiale est tellement importante qu’elle ne peut que générer la haine de l’Occident.
J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit surtout pas de faire la même chose en moins.

On peut gagner 1000 ou 1500 euros en France et ne pas arriver à vivre compte tenu de nos modes de vie alors que ce que représente ce pouvoir d’achat en termes d’émission de carbone n’est pas mondialisable.

Nous aurions tout à perdre à laisser croire que la décroissance ce serait de faire la même chose en moins, de se serrer la ceinture un peu, beaucoup, passionnément ou à la folie.
Cette décroissance de droite existe comme existe une décroissance d’extrême droite mais elle est très minoritaire. Je me méfie aussi du retour d’une décroissance bigote, celle des dames patronesses et des directeurs de conscience. Nous ne sommes pas des durs à jouir, nous ne sommes pas des pisse froids.
Nous avons remporté en quelques décennies une demi-victoire idéologique.
Beaucoup de nos thèmes ont aujourd’hui droit de cité : la relocalisation contre la mondialisation, le ralentissement contre la culte de la vitesse, l’idée coopérative contre l’esprit de concurrence, la planification écologique contre le tout-marché, la gratuité contre la marchandisation, etc.

Le grand combat de ce début du 20e siècle ce n’est plus de manifester pour le pouvoir d’achat mais de manifester pour la défense et l’extension de la sphère de la gratuité des services publics.
Les biens communs, les services publics sont en effet la première richesse des gens ordinaires.
Je soutiens ces villes qui développement la gratuité de l’eau vitale, des transports en commun, de la restauration scolaire, des services culturels, des services funéraires, etc.
Je milite pour l’obtention d’un revenu pour tous, même sans emploi. Je crois que rien ne sera possible si nous ne changeons pas de regard sur les pauvres et la pauvreté.
Nous acceptons trop la définition que les riches se font des pauvres, une définition uniquement négative, une définition en terme de manque.

En économie, le manque de pouvoir d’achat, en culture, le manque d’éducation, en politique, le manque de participation.
Cette approche manque l’essentiel : un pauvre n’est pas un riche sans argent.

Un pauvre a une autre richesse, d’autres rapports aux autres, à soi, au temps et à la nature.
Nous devons donc redécouvrir la richesse des autres façons de vivre.

Je suis aujourd’hui très à l’écoute des nouveaux gros mots qui se cherchent mondialement pour dire les nouveaux chemins de l’émancipation : le Buen vivir sud-américain; le « plus vivre » de la philosophie négro-africaine de l’existence, la vie pleine en Inde. Je suis du côté d’une écologie des pauvres contre l’écologie des riches.

Je suis du côté des gens ordinaires, des gens modestes contre la minorité qui détruit la planète. »

Quelle message voudrait tu faire passer à nos lecteurs, ainsi qu’aux citoyens ?

« Choisir un message prioritaire est toujours difficile tant il y a beaucoup à faire. Je dirai donc agissons, faisons et ne nous contentons pas de dire.
Je préfère l’insurrection des existences à l’insurrection des consciences. Commençons par faire un pas de côté, par faire le premier pas et le reste viendra.
J’aime cette formule du poète Antonio Machado : le chemin se fait en marchant…

L’essentiel est de travailler à la convergence de toutes celles et de tous ceux qui agissent pour plus de justice sociale, de justice écologique, de justice climatique.
Que chacun agisse là où il est en fonction de sa trajectoire, de ses choix.
Cessons de nous opposer les uns aux autres, cessons de jouer à plus décroissant que moi tu meurs..

Nous Objecteurs de croissance ne sommes ni les nouveaux parfaits ni les nouveaux cathares.
Nous avons besoin de toutes les bonnes volontés dès lors qu’elles agissent pour plus d’émancipation.
Nous n’avons pas à hiérarchiser les types de résistance, individuelle, collective ou politique.
Nous avons toutes et tous nos préférences mais faisons de notre diversité une richesse et non pas une source de division »

Un point sur ton actu, conférence, livre à conseiller, des nom d’asso etc ?

« J’ai accepté de reprendre la fonction de rédacteur en chef du nouveau mensuel les Z’indigné(e)s.
Ce journal se veut celui des Objecteurs de croissance amoureux du Bien vivre.
C’est à la fois un journal d’analyse politique et un faiseur d’évènement comme le Forum national de la désobéissance que nous co-organisons chaque année avec la ville de Grigny.
Ce journal ne prétend surtout pas détenir la vérité mais donner la parole à ceux qui rêvent et luttent..
C’est pourquoi nous travaillons en partenariat avec de nombreux réseaux comme le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM), l’association « Résistance à l’agression publicitaire », le réseau Agir pour l’environnement, etc.

Il ne nous manque plus que 200 abonnés pour couvrir nos frais…
Devenez les acteurs de l’objection de croissance amoureuse du Bien vivre…

Face à une décroissance bigote et de droite…abonnez vous aux Z’indigné(e)s ! »

Un grand merci à Paul pour sa disponibilité, en espérant que cette interview sera utile à la compréhension de tous 🙂
Comme toujours n’hésitez pas à poster des articles, vidéos ou page Facebook liés a ce sujet dans les commentaires.

Kxxx

Source:
Revue les zindigné(e)s : http://www.les-indignes-revue.fr/
Le blog de Paul Ariès: http://paularies.canalblog.com/
Une conférence sur le thème de la décroissance : http://www.dailymotion.com/video/xgoxe0_conference-de-paul-aries-sur-le-theme-de-la-decroissance_news

Des Pages Facebook d’objecteurs de croissances :
https://www.facebook.com/LesObjecteursDeCroissance?fref=ts
https://www.facebook.com/Oliviernaulleau1?fref=ts

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Le 4ème singe / CC-BY-SA 2012-2017

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