Soutien au cinéma indépendant – Rencontre avec Thierry Kruger

Un petit article qui j’espère donnera un peu de visibilité à 2 réalisateurs indépendants: Jean-Paul Jaud & Thierry Kruger, rarement relayés sur les « médias » mainstream.

Après avoir eût la chance d’échanger avec Jean-Paul Jaud lors du Festival Des Utopies Concrètes, c’est aujourd’hui Thierry Kruger qui a accepté de répondre à nos questions.

Thierry Kruger (en collaboration avec Pablo Girault) a réalisé plusieurs documentaires « Sous les pavés, La Terre », « La possibilité d’être humain » que j’ai pu voir plus récemment et que j’ai particulièrement apprécié, avec d’excellents intervenants comme Paul Aries sur le sujet de la décroissance notamment.

Pierre Rabhi, Claude Bourguignon apparaissent à côté d’autres personnes moins connues, mais dont les discours brillent par leurs simplicités et leurs pertinences.

Ces deux fervents défenseurs de ce que j’appellerai « La culture populaire » étant en ce moment en campagne de Crowdfounding afin de financer leurs nouvelles productions respectives,
n’hésitez pas à les soutenir dans leur projet « Libre! » ou « Demokratia ».

Leurs productions étant subversives ( donc pas prêts d’être subventionnées 😉 ), je remercie nos amis Singes, Colibris, Engraineurs, Incroyable Comestible, Kokopelli ou simples citoyens motivés, qui comprendront l’importance de permettre à ces artistes engagés de continuer à œuvrer pour la cause écologique, la cause Humaine, ou plus simplement pour le vivant.

Un partage, un euro,  un ticket restau ? ^^ …  après tout comme nous le martèle l’époque « Il n’y a pas de petit profit » nan ^^ ?
Je me rend compte aussi combien ce genre de phrase peut être nocive en me remémorant une citation de Jacques Ellul aperçut dans « La possibilité d’être Humain »…
« Lorsque l’Homme se résigne à ne plus être à la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure. »

Alors pour ce qui est du profit on repassera plus tard par contre je suis sûr d’une chose : « Il n’y a pas de petite action » 🙂

Voici une brève description du film Demokratia ainsi que le teaser.

SYNOPSIS
Demokratia, réalisé par Pablo Girault et Thierry Kruger, est un documentaire résolument citoyen. En explorant les champs politique et médiatique, fondations de nos « démocraties  de marché », avec en toile de fond la lutte contre l’aéroport de Notre Dame des Landes où débat démocratique et information plurielle sont escamotés, les auteurs proposent, à travers un recueil de paroles d’hommes et de femmes libres, de réfléchir ensemble à la fondation d’une véritable démocratie. »

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Rencontre avec Thierry Kruger:

Bonjour Thierry, pourrais-tu te présenter pour les internautes qui ne te connaitraient pas ?

« Je suis né dans une famille de la petite paysannerie de l’Ouest de la France, ai vécu dans un petit village toute mon enfance et une partie de mon adolescence, un village vieillissant frappé à cette époque par l’alcoolisme et plus encore un fort taux de suicide. J’ai assisté à la mort d’une civilisation, celle de la paysannerie, et d’une culture, la culture populaire rurale. Comme terrain de jeux je disposais de plusieurs hectares. Comme nous étions de revenu modeste – j’ai connu enfant un monde sans télé, ni congélo, ni radiateur et le cheval de trait – j’ai dû très tôt fabriquer mes propres jeux de société, ai construit des cabanes, inventé des Mondes par l’écriture, ai fondé une République, Libertalia, avec d’autres gamins, dont je rédigerais plus tard la Constitution ! J’ai eu mon premier salaire à 11 ans, en travaillant à la ferme.

   J’ai fais un lycée de rupins où j’ai connu le racisme social, la pédophilie des prêtres, la pensée réactionnaire, fut rédacteur du journal du lycée Le Globule puis, le rédac chef ayant censuré mon article sur la bouffe du soir des internes, pourtant réécrit quatre fois, je fonde un journal satirique, Le Virus, subventionné par des potes, qui part à 120 exemplaires. Résultat, je suis viré. Etant devenu écologiste à 10 ans, après avoir entendu René Dumont à la télé, ce lycée fit de moi un anarchiste. Passionné des sciences naturelles, d’Histoire et de Bandes Dessinées, j’ai tenté ensuite le concours des Beaux-Arts. Recalé, je fis une fac d’Histoire, puis une école de journaliste radio. J’ai exercé toutes sortes d’activités fort diverses, parmis lesquelles : ouvrier agricole, manutentionnaire, rédacteur en mairie, gestionnaire d’un espace d’exposition, moniteur péri-scolaire, agent recenseur. Je me suis installé à mon compte il y a vingt ans comme généalogiste. Je pratiquais des tarifs sociaux, rédigeais leur histoire aux familles qui me le demandaient. En parallèle, le week-end, j’ai fais quatre ans du théâtre, ai écrit des sketches comiques à 33 ans, joués avec une copine et un pote musicien (j’avais écris et joué auparavant un one man show à 23 ans), ai été deux ans un des chroniqueurs radio dans deux émissions d’Alternantes FM, et enfin, un an chanteur dans un groupe de rock expérimental. Avec ces derniers nous avons co-réalisés des petits films vidéos expérimentaux, artistiques et enfin, cathartiques, c’est-à-dire qui aide à la résilience, dans une sorte de proto-thérapie collective par l’image ! Quand la généalogie a commencée à péricliter, je suis revenu en fac d’Histoire, y rencontrant bientôt Pablo Girault. Nous avons partagé notre passion du cinéma, il me prêta une caméra et ensemble, nous couvrîmes chacun de notre côté, à Nantes et Angers, le mouvement du CPE. Le résultat en fut un premier film commun qui partit comme des petits pains en DVD, à tarif imbattable, 5 à 7 € ou gratuit pour qui le voulaient et dont les projections militantes, à Rennes, Angers, Tours, Orléans furent applaudies. C’était une sacré surprise, parce que d’abord, applaudir un film c’était plutôt quelque chose qu’on voyait habituellement en Grande Bretagne, pas ici. »


 Quelles sont les raisons qui t’ont poussées à faire du cinéma ?

« Mais ceci nous amène à la deuxième question : nous nous sommes dit : et si on faisait des documentaires sur d’autres luttes ? Là-dessus j’ai invité Pablo à m’accompagner dans une manifestation internationale contre la corrida en Espagne, organisée par PETA, où j’avais été l’année précédente. La variété des langues, notre commune ardeur nous a persuadé de faire un film sur notre monde qui puisse contribuer élever le niveau des consciences avec cet axiome : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » (Aragon). C’est ainsi qu’en 2007 commença le tournage de Sous les pavés, la Terre. En 2008 on trouva un petit producteur, aussi réalisateur de documentaires, de Montpellier. En avril 2009 Sous les pavés, la terre sortit en auto-distribution. En un an il dépassa 120 projections et eut plus de 20 000 spectateurs et aujourd’hui, il tourne toujours ! En 2011 nous trouvâmes une société de distribution de DVD parisienne et enfin, en 2014, une coopérative de distribution, rendue nécessaire face à la censure économique et médiatique de notre second film La possibilité d’être humain. Cela permettra de porter correctement à la connaissance du public notre suivant, Demokratia dont la sortie pourrait avoir lieu dès avril 2015.

Le pourquoi est contenu dans le comment et le quoi. Je suis un réalisateur de films documentaires qu’on peut qualifier d’humanistes, en ce qu’ils sont destinés d’abord à la projection, en salles ou dans n’importe quel lieu, et non aux télévisions, dont la puissance a formaté l’art cinématographique aux desiderata implicites de leurs annonceurs publicitaires et donc des grandes firmes. Deuxièmement, ils font appel à l’intelligence du spectateur, d’où l’absence ou quasi-absence de voix off. Troisièmement ils font le pari du collectif, du moment partagé où peut s’insérer une projection conscientisante. Quatrièmement, ils sont environnementalistes, axés sur les pathologies de nos modes de vie, sur les remèdes qu’on peut y apporter. Enfin, unissant l’Humain et l’environnement, ils défendent ce qu’on appelait autrefois la Nature, la réunion des deux, où l’être humain n’est plus séparé de ce qui l’entoure. Nos films visent, au final, à participer, avec leurs petits moyens, aux débats sur le nécessaire « changement de paradigme » de notre société, expression que j’emprunte à Pierre Rhabi. Il faut remettre l’Humain, mieux, le vivant, au centre de notre société. »


 Pourrais-tu présenter rapidement tes 2 premiers documentaires (« La possibilité d’être Humain » & « Sous les pavés, La Terre ») en quelques phrases ?

« J’ai en partie déjà répondu : Sous les pavés, la terre (2009) est un film environnementaliste, avec pour thèmes l’alimentation, la maison et les transports. Il promeut un retour à l’agriculture originelle, celle d’avant la (prétendue) ‘Révolution verte’ qui a empoisonnée les sols, en faisant le bilan des errements de ce qu’il faut bien appeler le complexe agro-industriel, allié pour le pire à son grand frère pétro-chimique. Il expose la construction de terre-paille ou de bois, l’autonomie énergétique, les transports publics plutôt que le tout voiture et enfin, le remplacement de l’avion par des dirigeables ultra-légers à motorisation non polluante. Pierre Rhabi en est le fil conducteur, sa ferme sagesse irriguant tout le film. La possibilité d’être humain (2013) est un film humaniste, chrono-thématique, dont chaque thème suit en gros l’ordre chronologique dans lequel il s’est posé à l’humanité : qu’est-ce que l’homme ? l’agriculture, l’histoire, l’industrialisation, le capitalisme et le salariat, la société de consommation, la décroissance et les autres prospectives moins réjouissantes comme le transhumanisme. Comme le précédent il se termine par une partie qu’on peut qualifier de philosophique. »


 Un petit mot sur « Demokratia » ton prochain film, qui sera en trois parties si je ne m’abuse et dont pas mal d’images ont été prises à la ZAD de NDDL ?

« Demokratia est en effet en trois parties, ou plutôt deux et demi : le médiatique et le politique et, a titre d’exemple concret de terrain, la lutte de Notre Dame des Landes, insérée comme un liant unissant les deux membres précédents. C’est là que s’affrontent, depuis ces dernières années, deux conceptions du médiatique et du politique. D’abord celles imposées par le « pouvoir du haut » ou « pouvoir vertical », celui de la techno-structure politico-ploutocratique dont les intérêts, purement matériels et égoïstes, sont défendus par des médias possédés par des riches dont les employés, prétendument qualifiés de ‘journalistes’, sont de plus en plus unis par les liens du mariage aux politiques, eux-même de plus en plus enclins à pantoufler dans les conseils d’administration du secteur privé. Et ensuite, contre cette triple alliance incestueuse, le pouvoir, la propagande et l’argent, le « pouvoir du bas », ou « pouvoir horizontal », avec ses médias alternatifs et son autre façon de concevoir le politique, dans la concertation et le débat permanent, où toute une population – osons même le dire, tout un peuple en devenir, car beaucoup sont (encore) jeunes – résiste, se cherche comme force, expérimente d’autres modes de pensée et de vie, réinvente ou restaure la solidarité, le désintéressement, la tolérance, l’égalitarisme, la citoyenneté, la responsabilité collective et individuelle, cherche a combler les failles d’un tissus social en voie de déliquescence, en faisant sens, en redécouvrant que l’imagination n’a pas à être au pouvoir, mais qu’elle nous permettra de retrouver le chemin de l’aventure collective qu’est celle de devenir et de demeurer pleinement humain, vivant parmi les êtres vivants, en membres conscients d’une seule planète. »


 C’est la première fois qu’on aura une telle proximité avec les forces de l’ordre, c’est un choix volontaire de ta part ou bien c’est parce que la répression s’intensifie depuis 2009, selon toi ?

« Non, ce n’est pas la première fois. Après mon 1er film avec Pablo, « Mort et vie du CPE » (2006), sous-titré « Un mouvement social, une société immobile », comprendre ‘qui envoie ses sbires à la moindre contestation’ et où Pablo fut plongé dans la violence policière. Je l’y suivi les années suivantes avec une trilogie réalisée seul Revenge (2008) avec le concours six jeunes reporters (dont une reportrice) durant le mouvement contre la loi LRU. Un de ses volets traite des violences policières ayant entraînées la perte d’un œil chez un lycéen, Pierre Douillard, ainsi que des blessures, aussi par flashball, de quatre autres manifestants. A un moment, on suit minute par minute l’action. Entre les deux, je réalisai encore, à l’arrache, un petit documentaire sur une seule journée chaude intitulé Soir d’émeute (2007). Mais tout ces films sont sans visa et en quelque sorte underground.

Donc avec Demokratia c’est bien la première fois qu’on est au cœur de la violence d’État dans un film « officiel ». Pablo a passé en tout cinq jours à Notre Dame des Landes et moi deux. Et nous avons pu filmer, enfin, aussi du côté des forces de l’ordre. C’est ce double point de vue qui nous manquait jusque là. Enfin, avec une collègue du web-média contributif Citizen Nantes, où je pige régulièrement, on a filmé la grande manifestation de février dernier à Nantes, celle qui effrayé jusqu’à un journal ultra-conservateur (tendance tea party) de Virginie (USA) qui titrait, je traduis en français : « Un millier d’anarchistes ont pillé le centre-ville de Nantes, dans l’ouest de la France ». Avec de tels mensonges comment ne pas songer à vouloir rectifier la réalité ? Je n’avais jamais de ma vie vu un tel déploiement de forces de répression et de plus, le dispositif véritablement paranoïaque du préfet, qui nous a interdit le centre-ville, est le premier et presque le seul responsable des violences qui s’en sont suivi, violence des forces de l’ordre, celle de certains manifestants se bornant à casser moins d’une douzaine de vitrines ou brûler quelques poubelles, ainsi que le siège des contrôleurs du tramway, qui jusqu’à preuve du contraire, sont des biens matériels et non des êtres vivants ou des personnes. Mon boss de Citizen Nantes a crié « Presse ! » et aussitôt fut, à 5 mètres, flashballé !

La répression ? Elle s’est nettement durcie dès le jour de la prise du pouvoir du tyran Sarkozy, en 2007 et n’a cessée, depuis de croître en moyens et donc en brutalité. L’élection de Hollande n’a rien atténué du tout. Au contraire »


Le mouvement zadiste aujourd’hui ressemble-t-il au mouvement après mai 68 de retour à la terre? Si oui coure-t-il le même risque ?

« Oui parce qu’il s’agit, comme au Larzac, qui connu son apogée dans les années 1970, de sauvegarder les petits paysans sur leur terre face à une décision de l’État qui les leur enlève. De la même façon sont venus les défendre leurs familles, des proches, des riverains, des jeunes qui, en raison de leur âge ou situation peuvent plus aisément partir de chez eux pour une longue durée ou expérimenter. Non, parce que les ZADistes sont structurés autour d’une pensée libertaire, décroissante et anti-média et anti-politique alors qu’au Larzac sont venus des politiques. Mais le point commun étaient qu’ils étaient tous des radicaux en leur genre. Ce fut d’abord une espèce de Gandhi néo-chrétien et ses adeptes, puis des groupes trotskistes et maoïstes, que les paysans ne pigeaient pas trop, puis ce furent des écologistes, ou plutôt la mouvance post hippy et écologiste. A l’époque, ils n’étaient pas un parti véritable, luttaient à Plogoff ou Cray-Malville contre des centrales nucléaires, avec un noyau ‘autonome’ se protégeant la tête avec des casques de mob, avec parfois un bouclier qu’il était facile de se procurer avec les couvercles de poubelles métallique à poignée d’alors.

C’est ces derniers qui ont fait que la lutte paysanne est devenu une question de choix de société. C’est d’ailleurs tellement vrai que quand François Mitterrand, candidat du PS aux élections présidentielles est venu en 1980, ou peu avant avril 1981, dire aux occupants qu’il abrogerait la confiscation des terres par l’armée, il a été copieusement sifflé. Il a tenu parole puis, s’est rallié au capitalisme en 1983/84. Comme à Notre Dame des Landes, il y a eu maints combat avec les forces de l’ordre, où les assiégés firent preuve d’une maîtrise stratégique et d’ingéniosité croissante au fur et à mesure que se renouvelaient les assauts de l’État. Mais, à l’époque, on avait peu de données sur les méfaits écologiques, peu d’ouvrages synthétiques, ça commençait tout juste. C’était beaucoup plus verbeux, bordélique, parfois velléitaire ou inabouti qu’aujourd’hui. Là nous avons un réel progrès : même le petit keupon mineur atterri à la ZAD pourra rapidement connaître les axiomes principaux de la décroissance, du buen vivir, (notion née en Bolivie) les techniques de permaculture ou de construction de cabanes, la communication non violente etc. Qu’il mette en pratique ou non est une autre chose, mais il aura près de lui assez de personnes pour le lui enseigner.

Ce qui a tué cette première vague de contestation éco-radicale c’est sans conteste la trahison de la gauche classique au tout-Marché. Durant une « folle semaine » Mitterrand a discuté s’il fallait quitter le capitalisme pour le socialisme non autoritaire. C’est la ligne Jacques Attali, Delors et Fabius qui l’a emporté contre la vieille garde. Vers le milieu des années 1980 les Verts sont devenus un parti classique, ce fut le second recul, moins grave puisque EELV est resté un parti autrement plus démocratique que tout ceux qui comptent et qu’à partir du début du XXIe siècle une partie de lui semble se (re)gauchiser. Cela durera-t-il ? Nul ne peut le dire. Contrairement au Larzac, enfin, il n’y a plus cette espérance d’un grand soir électoral, plus de gauche puissante et ce mot devient même une insulte parfois. Les ZADiste ne peuvent compter que sur la création de d’autres ZAD, leur capital de sympathie et pratiquer cette « Extension du domaine de la lutte » dont parlait le jeune Houellebecq, avant de virer assez misanthrope qui, à terme, unira assez de fraction du peuple pour pouvoir inverser le rapport de force et triompher de la force même. »


Récemment nous avons vu Jean-Paul Jaud appeler à la consommation responsable, Thierry Sallantin, lui, mentionne une pratique anglaise appelée « Naming and shaming », quelles sont selon toi, les actions qui, menées collectivement, pourraient avoir un véritable impact aujourd’hui ?

« Jean-Paul Jaud a raison, mais pour consommer responsable encore faut-il qu’il y ait une offre correspondante et suffisante. Prenez seulement le lait bio : plus d’un tiers est importé alors que la France est l’un des plus gros producteurs laitier au monde ! Prenez la confection, l’électroménager, l’électronique, où c’est le pire : où sont les objets durables, recyclables, réparables, échangeables, non fabriqués par des ouvriers esclaves ? Il n’y a pas un seul composant électronique qui ne soit fabriqué en respectant les droits de l’Homme sur toute sa chaîne de fabrication !

C’est là que Thierry Sallantin prend le relais. Oui, en nommant telle ou telle entreprise, par exemple Disney, qui exploitait des jeunes femmes dans des usines-bagnes au Bengladesh, la marque Petit Navire qui fait appel à une flotte thonière usant des filets dérivants détruisant la faune marine, ou ces grandes marques de cosmétiques expérimentant leurs produits sur des animaux qu’elles torturent, ces compagnies minières canadiennes achetant de la matière première à des seigneurs de guerre esclavagistes, tueurs et corrompus, ces ballons de foot assemblés par des garçons à peine pubère en Asie. On ne luttera pas contre une abstraction, l’exploitation de l’Homme par l’Homme, sans donner des repères, NOMS, lieux, la chaîne des responsabilités, les marges bénéficiaires. Les télévisions, radios et journaux contenant de la publicité sont incapables de dénoncer les méfaits de Bouygues, Eiffage, Bolloré, Louis-Vuitton, l’Oréal, Chanel, Total, Renault, Areva, de l’empire Bernard Arnault, de Google, Apple, des grands groupes pétroliers, de la grande distribution tels Carrefour ou Leclerc, les pires en France, ou l’agro-alimentaire tel que le géant Unilever. On est donc obligé, avec l’aide de la presse sans publicité, de leur « foutre la honte » comme le sous-tend l’anglais shaming. Thierry Sallantin, lorsqu’il était en Guyane Française a payé cher pour avoir exercé cette pratique. Pour avoir donné le nom d’un élu corrompu, pointé un traffic d’or dans lequel l’État est complice et alerté sur les aérodromes clandestins où atterrit la cocaïne colombienne, le chercheur a essuyé une tentative d’assassinat à la bombe et des persécutions policières !

Selon moi, ce type d’action peut se compléter et s’affirmer plus encore par une structure en réseau d’une masse grandissante d’associations de citoyens ayant un but commun. L’union fait la force, les petites structures empêchent un État d’écraser une contestation parce qu’il n’y a pas de centre de commandement, de « tête ». Ainsi est-ce qui se passe avec Kokopelli, réseau d’acquisition et d’échange de graines interdites, parce que rustiques, économiques et non intéressantes pour les agro-businessmen. De plus en plus on se passe des États et se multiplient des initiatives locales. Leur devenir est dans la libre-association avec leurs homologues : la propriété collective en indivis des terres, les coopératives de production ou de transformation à salaire égal sans actionnaire et sans patron, les plates-formes de streaming ou de pay per view de biens culturels où l’internaute téléchargerait une jaquette DVD ou pochette CD de son choix, que proposeraient des artistes-graphistes, avec la musique et le film pour 2 ou 3 € maximum, sans producteur, sans distributeur, sans major sur le dos, le tout avec un système de paiement garanti par une banque coopérative. Cette banque serait une tontine, où tout les déposants seraient membres de plein droit et à égalité du conseil d’administration selon le principe un homme égale une voix. Chaque déposant pourrait se faire prêter de l’argent quasi sans intérêt, puisque tous ses membres sont des personnes comme vous et moi, pour réaliser des micro-projets. Libre à chacun de s’associer pour réaliser des infrastructures collectives. Elle émettrait une monnaie non capitalisable, fondante, ce qui obligerait à la faire circuler dans l’économie réelle et non à la conserver sur un compte à intérêts. L’Allemagne a poussé le plus loin ces expériences. C’est encore un réseau de prêt de petits outillages dont on se sert peu, gratuitement, un système inventé par de jeunes femmes suisses. Les immeubles avec pièce collective pour que certaines machines soient utilisées en commun, le carpooling, partage de sa voiture, le couch-surfing, ou sofa-surfing, pour se passer des hôtels, l’auto-construction pour ne pas « passer sa vie à payer sa maison, dans lequel on est pas, puisqu’on est au travail pour la payer », dixit Baronnet, ou l’autonomie énergétique, sont encore des voies qu’on peut mutualiser par l’entraide. On pourrait encore évoquer la pédagogie alternative, le bannissement des objets inutiles ou nuisibles de notre vie, l’arme du boycott, de plus en plus efficace, vers certaines marques, envers la télévision, la radio. Mais le fin du fin, c’est d’impulser une traduction politique comme avec Syriza (Grèce) ou Podemos (Espagne) afin de chasser la caste au service des riches et, plutôt que de la remplacer en espérant la renverser, l’expérience de Cinque Estrella (Italie) démontre les limites et les dangers d’une telle démarche. Proposer plutôt une assemblée constituante, donc de remettre rapidement son mandat en jeu, afin qu’une nouvelle constitution puisse restaurer ou recréer la démocratie la plus authentique qui soit là où elle est fort réduite ou inexistante. C’est le but ultime que l’on doit viser : abolir la caste des politiciens pour faire non pas de la politique, mais du politique, sans abandonner ses activités de départ pour devenir un professionnel de la polit(r)ique, la politique du bâton ! »


 As-tu entendu parlé de l’association Article 3 qui milite pour un Referendum d’initiative Citoyenne digne de ce nom ?

« Non je ne la connais pas. Digne de ce nom, comme vous dites, c’est à dire pas un référendum qui vienne d’en haut avec ‘oui’ ou ‘non’ comme réponse, mais qui vienne du bas, à la manière des votations suisses. C’est en fait, ce référendum, ni plus ni moins qu’une proposition de loi soumis au peuple depuis le peuple. Et avant cela, il faut dire Oui à un processus constituant, oui au mandat impératif et révocable, oui à un examen psychiatrique ou citoyen de tout candidat à un poste élevé, oui à une stricte égalité vraie de temps de parole dans les médias, où sinon on les interdit durant la campagne législative qui suivra l’assemblée constituante. C’est un fait, le pourcentage qu’un(e) candidat(e) fait à une élection est proportionnel à la durée cumulée de son temps d’apparition et de parole dans les médias. Est donc élu celui ou celle qui passe le plus. C’est pourquoi avec Pablo on ne pouvait pas dissocier le politique du médiatique pour Demokratia. Sans des médias au service du peuple ou tenus en laisse, il n’y aura jamais d’élection pleinement démocratique. Le Conseil National de la Résistance (CNR) l’avait bien compris en 1944, avec ses mesures anti-concentration de la presse, hélas jamais appliquées pleinement. On en voit le résultat. On pourrait remonter même jusqu’à Jaurès, qui en fondant l’Humanité, journal possédé alors par ses cotisants, voulait délivrer la presse des puissances d’argent. »


N’est ce pas simplement ce manque d’outil, ce manque de souveraineté, qui a permis à des projets inutiles de commencer sans même attendre les rapports environnementaux, et qui est en fin de compte responsable de la mort de Rémi Fraisse ?

« Oui, absolument »


Récemment les Gars’Pilleurs ont partagés un coup de gueule par rapport à un procès pour « vol de denrées périssables avec date dépassée », c’est d’autant plus courageux que les personnes concernées ne fonts pas partie de leur collectif.  (<== Big upppp à vs & Disco’Soupe aussi !!).
Comment expliquer que de tel procès
soient encore possible, si ce n’est pas un déficit démocratique ?

« Le gaspillage de la nourriture n’est pas un signe de déficit démocratique mais celui d’un commerce absurde. C’est la non-gestion des stocks, jugée trop coûteuse par la grande distribution. C’est le calibrage des fruits et légumes, qui fait rejeter les denrées périssables pour la moindre tavelure, la moindre écorchure, s’ils sont trop de forme irrégulière ou étrange, trop mou, trop mat, trop gros ou trop petit. C’est l’agriculture qui produit tant qu’une partie des récoltes pourrit et se perd sur pied, n’ayant pas de bras, d’argent, pour les salaires des ramasseurs, des manouvriers, des routiers, des dockers, n’ayant pas de transports en suffisance ou en état. La FAO estime que plus du tiers de nos fruits et légumes se perd à un moment ou un autre sur la Terre avant même d’arriver aux assiettes ! Lorsqu’en bout de chaîne un fast-food jette des plats entiers et parfaitement consommables et jette dessus de la javel – cette pratique est à présent interdite je crois – ce n’est que la partie émergée de l’iceberg du gaspillage. Enfin, c’est la cupidité et la notion de propriété privée des rebuts qui est à changer, ainsi que les dates de péremption, de plus en plus fausses. Aujourd’hui j’ai terminé une barquette de légume soit-disant périmée depuis quatre jours. Et bien non, plus c’est industriel et bourré de conservateurs, ionisé, plus ça ne pourrit pas. C’est avec le bio qu’il ne faut surtout pas dépasser les dates de péremption.

La pratique que vous décrivez est à relier à celle des Restaurants du Cœur, né dans les années 1980 et de la fondation Abbé Pierre, née dans les années 1950, et plus loin encore, avant la disparition des communs, ces terres collectives fréquentes avant la Révolution et qu’à fait disparaître la bourgeoisie. A ces communs s’ajoutait le droit de glanage : tout les épis et gerbes abandonnées pouvaient être ramassés par les pauvres. Et bien tout ce que l’on jette il faut le laissez aux plus pauvres. La même chose doit s’appliquer aux vêtements, aux objets non dangereux : la législation à détruit presque intégralement les ferrailleurs et chiffonniers, gens du peuple de la débrouille, pour livrer ce qui est devenu des montagnes de déchets aux sociétés privées de recyclage ou d’incinération. Mais l’essentiel, n’est-il pas d’en finir avec la pauvreté en changeant la répartition des richesses ? »


 Un message que tu voudrais faire passer à nos lecteurs et à tous les Internautes ?

« N’en ai-je pas assez dit ? (Un large smile naît sur la figure du réalisateur, conscient d’avoir été bavard). Je ne dirais que ceci : posez-vous la question de ce qu’est le concept de ‘vie’, puis dites-vous quelle est votre ‘vie’, comparez les deux choses. Notez alors ce que vous avez fait, faites et ferez, et annotez cette liste d’une note allant du « très désagréable » au « très agréable ». Considérez ensuite votre entourage : qui vous grandit, est neutre, qui vous rabaisse, vous humilie. Élaguez votre carnet d’adresse. Considérez votre logis : quels sont les objets inutiles, néfastes, nécessaires, ceux qui manquent. Considérez votre temps et celui qui vous reste à vivre : combien de minutes ou d’heures dans les embouteillages, devant la télé, au travail, pour cuisiner, entretenir, aimer, rire et découvrir. Une fois fait tout cela, cherchez avec qui, individu ou groupe d’individus, vous seriez mieux, et pourquoi ?

   Il n’y a pas de conseils à donner tant qu’on ne donne pas le principal : changez votre existence si quelque chose ne tourne pas rond et faites le savoir, parce qu’ensemble, on est plus fort. Cela sans gourou de secours, sans idolâtrer quoique ce soit, juste faire preuve d’amour pour vous et pour la raison rieuse et créatrice qui l’étend aux autres créatures vivantes, au premier chef celles de votre espèce. S’il faut se désintoxiquer et que c’est dur, s’il vous faut un psy, un(e) confident(e), un(e) amant(e), un rebouteux ou un shaman un peu « spé », pour peut qu’ils soient gratuits, peu me chaut. Si vous suffoquez enfin, partez de cette maison, de cette ville, de cette entreprise, même un jour, une heure, mais sachez qu’il existera toujours un lieu où vous pourrez respirer, vous détendre, penser ou rêver. Cela à l’air sybillin, général ou extrême, mais si on ne se libère pas de l’intérieur, on sera squizzé dans ses actions futures, parasité par le mésusage des choses, le mal être mal causant et mal agissant, avec des renoncements, des peurs. Courage, la révolution est dans ta tête ! Et tu reconnaîtras, bien vite, les autres visages en révolution et t’inséreras naturellement dans la vaste histoire humaine, où tu seras conscient(e) chaque instant de l’ampleur du plus petit de tes gestes, de tes mots, de tes désirs, ce sera un automatisme, et vice-versa et réciproquement. Tu seras délivré(e) de la marchandise, du paraître, pour être.

Si ça fait ‘secte’ je m’en excuse, j’ai juste synthétisé le savoir de centaines de personnes rencontrées dans ma vie et considéré ce que le Système veut de moi et ce que je voulais moi, quand j’étais un enfant, donc un être spontané et vrai. Comment l’appeler, ben disons pour moi capitaliste productiviste consumériste, auquel je colle le qualificatif ‘ploutocratique’, tandis que nos frères et sœurs du Moyen-Orient ajouteraient ‘intégriste islamique’ quand ceux des Etats-Unis diraient ‘intégriste christianique marchand’ … Pour en arriver là je le dois aussi à beaucoup de lectures. Je suis un fan de Wilhem Reich, Herbert Marcuse, Guy Debord, Raoul Vaneigem, Noam Chomsky ou Paul Virilio. Je suis un orphelin du Plan B et du Sarkophage, un lecteur assidu de La Décroissance, de Fakir, CQFD et du Monde Diplo et plus récemment de Causette et occasionnellement, du Monde Libertaire, d’Offensive et de Rouge. Je respecte Médiapart, Marianne et le Canard Enchaîné. Il faut dénoncer le fait qu’il ne semble plus n’y avoir qu’un système, avalant tout. Mais cela fait sa faiblesse intrinsèque, car n’importe quel contre-système, même local, telle une Zone d’Autonomie Temporaire, théorisée par l’étasunien Akim Bey et qu’on retrouve avec les ZAD, peut lui être une telle menace qu’il enverra des légions armées allant jusqu’au meurtre. En créant votre cohérence, dixit Pierre Rhabi, vous serez subversif. »

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Un point sur ton actualité, un coup de gueule sur l’actualité, des big up ?

« Mon actualité ? C’est de pouvoir distribuer Demokratia, j’y joue ma survie en tant que cinéaste, et que donc ce financement participatif puisse aboutir à un heureux terme. Je peux vous dire qu’un autre film suit derrière, tourné à 80 % dans quatre pays, toujours à nos seuls frais, Pablo et moi. On y verra beaucoup de féminin, de jeune, de collectif et d’action concrète et il parlera plusieurs langues. Nous allons étendre avec lui son public potentiel, selon le principe des cercles concentriques, en s’appuyant sur un « noyau dur » qui nous suit depuis « Sous les pavés, la terre », auquel s’agrège film après film, de nouveaux aficionados. Dans ce prochain, le local joindra le global, comme Coline Serreau dans Solution locales pour désordre global. Ce prochain sera la fin d’un cycle qui donnera un sens à tout nos films d’avant. Je vous fit un aveu : Pablo et moi on souhaite passer après à la fiction, mais une fiction très particulière, en partie inédite, en tout cas en France. Je n’ai plus rien à ajouter.

 Mes coups de gueule sur l’actualité ? Mais j’en fais tout le temps sur ma page vous savez bien (pas de publicité à ceux qui jouent les balances pour la NSA). Je dirais juste que je me fous des querelles d’ego, tous malades en plus, à l’UMP et au PS, que je me fous que cette N… irrespectueuse (en s’inspirant d’un titre de Sartre) et incommensurablement sotte soit rendue en taule pour tentative de meurtre sur son teubé camé de petit copain ! J’ajoute que Twitter c’est pour les analphabètes et les abrutis sans imagination. La preuve, nos politiques, nos médatiques, nos patrons en raffolent, tout comme les djihadistes de l’Etat (c’est bien un état, les ducons) Islamique. « Etat Islamique, à nous de vous faire haïr l’Etat ». Ceci était une publicité de merde et constituera ma conclusion définitive.

 Un big up ? A Keny Arkana, que j’ai vainement cherché à interviewer pour La possibilité d’être humain. Elle a une vision globale du monde merdique dans lequel on nous plonge. Au président de l’Urugay, un fauché-man dans sa cahute : c’est un sage. Hormis ce type pas dans son état policier, un coup de chapeau au mouvement Alternatiba, né en Pays Basque et qui fait des petits partout ! Il est important car pour l’essentiel urbain. Un jour, Alternatiba s’emparera des villes et les ZADistes des campagnes, ils s’uniront sous la bénédiction des 4es Singes, qui seront la caste des philosophes, comme dans la Planète des Singes et tous, tous, crieront « Je ne suis pas un code-barre, je suis une marchandise libre ! ». Oups, il y a paradoxe là.

Je crois que le réalisateur qui est en moi doit se coucher.

Mes condoléances à la planète Terre.

Nuit du 24 au 25 novembre 2014 (entre 22h35 et 2h05)


 

L’équipe du 4eme singe remercie Thierry pour sa disponibilité et l’attention qu’il a fourni à nos questions, nous lui souhaitons, ainsi qu’a tout les cinéastes indépendants ou autres anonymes engagés, une excellente continuation 🙂
Et pour finir une petite citation d’une citoyennes engagée « On nique pas le système en voulant le détruire, on nique le système en construisant sans lui. » – Keny Arkana 😉

Kxxx

 

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