Howard Zinn – Se Révolter Si Nécessaire

Howard Zinn (né le 24 août 1922 et mort le 27 janvier 2010 à Santa Monica, Californie) est un historien et politologue américain, professeur au département de science politique de l’université de Boston durant 24 ans.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage dans l’armée de l’air et est nommé lieutenant bombardier naviguant. Son expérience dans l’armée a été le déclencheur de son positionnement politique pacifiste qui élève au rang de devoir la désobéissance civile.

Il a été un acteur de premier plan du mouvement des droits civiques et du courant pacifiste aux États-Unis.

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Militant politique puis universitaire militant, Howard Zinn n’a jamais redouté de s’engager au service des Américains, dont il a écrit l’histoire « par en bas », mémoire du peuple plutôt que mémoire des Etats. Radical, pacifiste, Zinn voyait « dans les plus infimes actes de protestation les racines invisibles du changement social ». Pour lui, les héros des Etats-Unis n’étaient ni les Pères fondateurs, ni les présidents, ni les juges à la Cour Suprême, ni les grands patrons, mais les paysans en révolte, les militants des droits civiques, les syndicalistes, tous ceux qui s’étaient battus, parfois victorieux, parfois non, pour l’égalité. Son Histoire populaire des Etats-Unis, publiée en 1980, a été lue par des millions d’Américains et traduite presque partout dans le monde, y compris tardivement en France (éditions Agone). Elle constitue une lecture irremplaçable.

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  • Un mot de son ami Noam Chomsky à son sujet:

Howard Zinn a milité de façon réellement ininterrompue jusqu’à la toute fin de sa vie, même pendant les dernières années, marquées par l’infirmité et le deuil  ce qu’on aurait difficilement deviné en le rencontrant ou en le voyant discourir infatigablement, face à un public captivé, d’un bout à l’autre du pays.  À chaque combat pour la paix et la justice, il était là, en première ligne, avec son enthousiasme indéfectible; son intégrité, sa sincérité, son éloquence et son intelligence édifiantes; sa légère touche d’humour face à l’adversité; son engagement pour la non-violence; et son absolue décence. On peut difficilement imaginer le nombre de jeunes gens dont les vies ont été marquées, en profondeur, par ce qu’il a accompli dans son œuvre et sa vie.

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Nous vous proposons ici quelques extraits tirés du livre « Se Révolter si Nécessaire »:

Extrait 1:

Les problèmes des états-unis ne sont pas périphériques et n’ont pas été résolus par notre génie de la réforme. Ils ne n’expliquent pas par un excès, mais par la normalité. Notre problème de racisme, ce n’est pas le Ku Klux Klan ou le Sud, mais ce principe fondamental du libéralisme qui fait du paternalisme sa panacée. Notre problème économique, ce n’est pas la récession mais le cours normal de l’économie, dominée par les grands groupes et le profit. Notre problème avec la justice, ce n’est pas un juge corrompu ou un jury acheté, mais le fonctionnement ordinaire, quotidien, de la police, des lois, des tribunaux, qui font primer la propriété sur les droits de l’homme. Notre problème de politique étrangère ne tient pas à une entreprise particulièrement insensée comme la guerre hispano-américaine ou la guerre du Vietnam, mais à la permanence historique d’un ensemble de présupposés quant à notre rôle dans le monde, notamment l’impérialisme missionnaire et la croyance en la capacité des états-unis à résoudre des problèmes sociaux complexes.

En admettant tout ceci, alors l’activité normale de l’universitaire, de l’intellectuel, du chercheur, contribue à maintenir ces normes corrompus aux états-unis; de même qu’en se contentant de faire son petit travail, l’intellectuel a entretenu le fonctionnement normal de la société allemande, russe ou sud-africaine. Par conséquent, on peut attendre de notre part la même chose que ce que nous avons toujours attendu des intellectuels dans ces situations terribles: une rébellion contre la norme.

[…] Dans cette société, toute profession intellectuelle est politique. L’alternative ne se situe pas dans le fait d’être politisé ou non; elle réside entre le fait de suivre la politique de l’ordre établi, c’est-à-dire d’exercer sa profession selon les priorités et les orientations fixées par les puissances dominantes de la société, ou bien de promouvoir ces valeurs humaines de paix, d’équité, de justice, que n’applique pas la société actuelle.

Extrait 2:

Le professionnalisme est une forme puissante de contrôle social. Par professionnalisme j’entends le fait d’être presque totalement immergé dans son métier, le fait d’être tellement absorbé par l’usage quotidien de ces compétences que l’on a plus vraiment le temps, l’énergie ou le désir de réfléchir à la fonction que remplissent ces compétences dans le système social plus vaste. Je dis bien presque totalement immergé, car si l’immersion était totale, cela nous rendrait méfiants. C’est cet entre-deux qui nous permet de la supporter, ou du moins, il nous embrouille suffisamment pour que nous ne fassions rien, […].

Par contrôle social, j’entends le maintien des choses telles qu’elles sont, la préservation des arrangements traditionnels, le fait d’empêcher toute redistribution significative de la richesse et du pouvoir dans la société.

[…] Cette séparation étanche qui veut qu’on passe son temps à bûcher tout en ne s’occupant de politique qu’à ses moments perdus repose sur l’idée qu’exercer une profession ne serait pas intrinsèquement politique. Il s’agirait d’une activité neutre.


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Extrait 3:

À partir de ma modeste expérience, je me considère en mesure d’énoncer les points suivants – et vous laisserai poursuivre le débat à partir de là:

  1. Dans notre société, l’existence, la conservation et la disponibilité d’archives, de documents et de témoignages sont largement déterminées par la distribution de la richesse et du pouvoir. En d’autres termes, les plus puissants et les plus riches sont les mieux placés pour trouver et conserver des documents, et décider ce qui sera ou non accessible au Oxford History public. Aussi l’état, les grands groupes et l’armée sont-ils en position dominante.
  2. L’une des façons pour l’état fédéral de contrôler l’information et de restreindre la démocratie consiste à dissimuler au public des documents importants, à tenir secrète leur existence même ou à les censurer (cf. les batailles menées pour obtenir des informations sur le golfe de Tonkin, la baie des cochons, le bombardement du Laos, les activités de la CIA au Guatemala). Et si le but avoué d’un tel niveau de confidentialité est toujours la sécurité de la nation, le but véritable est presque toujours la sécurité politique des dirigeants de la nation.

 

Extrait 4:

Que ce soit en tant qu’enseignant ou écrivain, je n’ai jamais été obsédé par « l’objectivité », qui ne m’a paru ni possible ni désirable. J’ai compris assez tôt que ce qu’on nous présente comme « l’histoire » ou « l’actualité » a nécessairement été sélectionné parmi une quantité infinie d’informations, et que cette sélection reflète les priorités de celui qui l’a réalisée.

[…] Chaque fait présenté dissimule un jugement, celui qu’il était important de mettre ce fait-là en avant  ce qui implique, par opposition, qu’on peut en laisser d’autres de côté. Et tout jugement de ce genre reflète les croyances, les valeurs de l’historien ou de l’historienne, quelles que soient ses prétentions à « l’objectivité ».

Extrait 5:

Il est dit explicitement que célébrer Christophe Colomb, ce n’est pas seulement célébrer ses exploits maritimes, mais aussi le « progrès », car son débarquement aux Bahamas marque le début de ces cinq siècles de « civilisation occidentale » dont on a dit tant de bien. Mais ces concepts doivent être réexaminés. Quand on demanda à Gandhi ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, il se contenta de répondre: « l’idée est bonne ».

Il ne s’agit pas de nier les avantages du « progrès » et de la « civilisation »  en matière de technologie, connaissances, sciences, santé, éducation, qualité de vie. Mais une question doit être posée: le progrès, oui, mais à quel prix humain?

Le « progrès » doit-il simplement être mesuré par les statistiques de développement industriel et technologique, indépendamment de ses conséquences pour les humains? Accepterions-nous que des russes justifient l’ère stalinienne, y comprit son immense tribut en souffrances humaines, au motif que Staline a fait de la Russie une grande puissance industrielle?

Je me souviens de mes cours d’histoire américaine au lycée: l’après-guerre de Sécession, c’est-à-dire en gros les années la séparant de la première Guerre Mondiale, était présentée comme l' »âge de la dorure », l’ère de la grande révolution industrielle, le moment où les états-unis étaient devenus un géant de l’économie. Je me souviens quel enthousiasme éveillait en nous le récit du développement spectaculaire des industries métallurgique et pétrolière, la constitution des grandes fortunes et le quadrillage du pays par les voies ferrées.

Personne ne nous a parlé du coût humain de ce grand progrès industriel: du fait que la gigantesque production de coton reposait sur le travail d’esclaves noirs; que l’industrie textile s’est développée grâce au travail de fillettes qui entraient à l’usine à 12 ans et mourraient à 25; que les voies ferrées furent construites par des immigrés irlandais et chinois que l’on tua littéralement au travail, dans la chaleur de l’été et le froid de l’hiver; que les travailleurs, immigrés et natifs, durent se mettre en grève, se faire tabasser par la police et enfermer par la garde nationale avant d’obtenir la journée de huit heures; que les enfants de la classe ouvrière, dans des quartiers misérables, devaient boire de l’eau polluée et mourraient en bas-âge de malnutrition et de maladies. Tout ceci au nom du « progrès ».

Et certes, l’industrialisation, la science, la technologie, la médecine ont apporté de grands bienfaits. Mais jusqu’ici, en cinq siècles de civilisation occidentale, de domination occidentale sur le reste du monde, la plupart de ces bienfaits n’ont profité qu’à une infime partie de l’espèce humaine. des milliards d’individus dans le Tiers Monde sont toujours confrontés à la famine, à la pénurie de logements, aux maladies, à la mortalité infantile.

L’expédition de Christophe Colomb a-t-elle marqué le passage de la sauvagerie à la civilisation? Qu’en est-il des civilisations indiennes qui s’étaient constituées sur des milliers d’années avant l’arrivée de Christophe Colomb? Las Casas et d’autres s’émerveillèrent de l’esprit de partage et de générosité qui caractérisait les sociétés indiennes, les constructions communales dans lesquelles ils vivaient, leur sensibilité esthétique, l’égalitarisme entre hommes et femmes.

En Amérique du Nord, les colons britanniques furent stupéfaits de la démocratie qui avait cours chez les Iroquois qui occupaient l’essentiel des états de New York et de Pennsylvanie. Gary Nash, historien américain, décrit la culture de ces indiens: « Ni lois, ni décrets, shérifs ou policiers, juges ou jurés avant l’arrivée des européens, dans les régions boisées du Nord-Est, on ne retrouvait aucun des instruments de l’autorité propres aux sociétés européennes. Pourtant, les limites du comportement acceptable étaient fermement établies. Tout en mettant fièrement en avant l’autonomie individuelle, les Iroquois maintenaient un ordre moral stricte… »

En s’étendant vers l’Ouest, la jeune nation américaine vola les terres des Indiens, les massacra quand ils opposèrent résistance, détruisit leur moyen de se loger et de se nourrir, les repoussa dans des portions de plus en plus exiguës du territoire et s’employa à une destruction systématique de la société indienne. Dans les années 1830 l’une des centaines d’offensives lancées contre les indiens d’Amérique du Nord Lewis Cass, gouverneur du territoire du Michigan , qualifie de « progrès de la civilisation » le fait de leur avoir soustrait des millions d’hectares. « Un peuple barbare, dit-il, ne peut cohabiter avec une communauté civilisée ».

On peut mesure l’étendue de la « barbarie » de ces Indiens à la législation préparée par le Congrès dans les années 1880: diviser en parcelles privées les terres communales sur lesquelles ils continuaient à vivre, opération que d’aucuns qualifieraient aujourd’hui avec admiration de « privatisation ». Le sénateur Henry Dawes, à l’origine de la loi, visita la nation Cherokee qu’il décrivit ainsi: « […] Il n’y avait pas une famille dans toute cette nation qui n’eut une maison à soi. Il n’y avait pas un miséreux, et la nation n’a pas un dollar de dette, […] car elle bâtit elle-même ses propres écoles et hôpitaux. Pourtant, le défaut du système est manifeste. Ils sont allés aussi loin qu’ils le pouvaient étant donné qu’ils possèdent leur terre en commun […] mais il n’existe aucune initiative pour rendre une maison plus belle que celle du voisin. L’égoïsme, qui est au fondement de la civilisation, n’existe pas. »

Ce fondement de la civilisation, qui n’est pas sans rappeler ce qui animait Christophe Colomb, est également à rapprocher d’une autre valeur très prisée aujourd’hui, « la motivation du profit » dirigeants politiques et médias n’expliquent-ils pas que l’Occident rendra un grand service à l’union soviétique et à l’Europe de l’Est en s’introduisant chez eux?

On concède qu’il existe peut-être des situations dans lesquelles la motivation du profit peut contribuer au développement économique, mais dans l’histoire du « libre marché » occidental, elle a eu des conséquences catastrophiques, alimentant, pendant ces siècles de « civilisation occidentale », un impérialisme effréné.

[…] La quête effrénée du profit a conduit à d’immenses souffrances humaines; elle a causé l’exploitation, l’esclavage, la violence sur les travailleurs, les conditions de travail dangereuses, le travail des enfants, la destruction des terres et des forêts, l’empoisonnement de l’air que nous respirons, de l’eau que nous buvons, de la nourriture que nous mangeons.

Dans son autobiographie, rédigée en 1933, le chef indien Standing Bear écrivait: « Il est vrai que l’homme blanc a apporté de grands changements. Mais les divers fruits de sa civilisation, aussi colorés et attirants soient-ils, sont porteurs de maladie et de mort. Si mutiler, piller et entraver font partie de la civilisation, alors qu’est-ce que le progrès? Je gage que l’homme qui s’asseyait par terre dans son tipi pour méditer sur le sens de la vie, qui reconnaissait le lien de parenté unissant toute les créatures et son unité avec l’univers des choses, infusait dans son être la véritable essence de la civilisation ».

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Le mot de la fin:

Réinterroger notre histoire, ce n’est pas seulement se pencher sur le passé, mais aussi s’intéresser au présent et tenter de l’envisager du point de vue de ceux qui ont été délaissés par les bienfaits de la soi-disant civilisation.[…] Nous devons y parvenir au moment d’entrer dans ce nouveau siècle si nous voulons qu’il soit différent, si nous voulons qu’il soit, non pas le siècle de l’Amérique, le siècle de l’occident, le siècle des blancs ou celui des hommes, ou celui de quelque nation, de quelque groupe que ce soit, mais le siècle de l’espèce humaine.

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  1. […] [d’Howard Zinn] à la Northeastern University, Boston (Massachusetts), 9 octobre […]

  2. […] [d’Howard Zinn] à la Northeastern University, Boston (Massachusetts), 9 octobre […]

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